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Le prince s’engouffra dans la ruelle. Dans le ciel, les nuages masquaient de nouveau la lumière de la lune. Il jura un silence quand il buta sur un tas d’ordures. L’odeur était vraiment immonde. Comment des gens pouvaient-ils vivre dans une telle infection ? Et dire qu’autrefois le monde entier enviait la riche et belle Cahadh. La cité était vraiment tombée bien bas.

 À cette heure tardive, cette partie de la ville était endormie. Les hautes bâtisses dessinaient des ombres menaçantes dans les rues désertes. Le centre-ville fourmillait sans doute encore de fêtards, mais les marchands et les travailleurs, eux, se reposaient de leur longue journée. Il pouvait suivre à l’oreille le bruit des roues de bois qui butaient sur les pavés. Un regard derrière lui lui apprit qu’aucun de ses hommes ne l’avait suivi. Il continua tout de même. Il faisait partie des meilleurs bretteurs de sa génération. Ce n’était pas une bande de gamins qui allaient l’effrayer.

Un bruit à sa gauche le fit sursauter. Un chat jaillit d’un recoin sombre, lui passa entre les jambes et sauta sur un vieux rat qui sortait d’un tas de planches pourrissantes, inconscient du danger qui le menaçait. L’animal jeta un regard méfiant au jeune noble, puis s’éloigna, sa prise entre les dents. Le prince faillit éclater de rire devant cet ennemi qui n’en était pas un. Il devait vraiment manquer de pratique du terrain pour se laisser effrayer par ce gros matou. Soulagé, il se retourna pour poursuivre sa route. Et se retrouva nez à nez avec un couteau. Le prince se figea. Son regard quitta l’arme pour remonter vers celui qui la tenait. Il se détendit un peu en reconnaissant le gamin qui avait coupé les sangles de sa selle. Ses yeux d’enfant étaient écarquillés par la peur.

— Tu es sûr que tu veux qu’on se batte, demanda le prince au garçon. Un couteau contre une rapière tu as peu de chances de gagner.

Une lueur de détermination s’alluma dans les yeux du gosse et Aislingh comprit qu’il n’échapperait pas au combat. Il soupira. Il n’y avait rien de glorieux à affronter un gamin. Mais le môme ne lui laissait pas le choix.

Avant qu’Aisling n’ait eu le temps d’esquisser un geste, l’enfant se jeta sur lui. Le prince évita le coup de justesse. Ce petit était rapide. Il aurait sans doute fait un bon combattant si on lui avait laissé quelques années de plus pour progresser. Emporté par l’adrénaline et la peur, le gamin frappa de nouveau. D’un mouvement vif, Aislingh attrapa le poignet qui tenait le couteau. Il le tordit. L’os craqua dans un bruit sec. Le gosse poussa un cri et lâcha son arme qui tomba au sol dans un bruit métallique. Le prince la poussa du pied. Il envoya ensuite valser le jeune voleur contre le mur en pierre. L’enfant voulut se relever, mais la lame à quelques centimètres de sa poitrine l’en dissuada.

Oh, il savait ce qu’il était censé faire. Il était seul et devait retrouver le chariot avant que les voleurs fassent disparaître l’argent. Il ne pouvait pas rester là à surveiller le môme en attendant les renforts. Les paroles de son mentor lui revinrent en mémoire. « La justice de l’empire est implacable. Ceux qui refusent de s’y soumettre doivent mourir. » Le vieux général avait oublié de préciser qu’il devrait l’appliquer à un enfant.

Malgré la peur qui écarquillait ses yeux, le gamin continuait de le défier du regard. Il semblait lui demander s’il aurait le courage de faire ce qui devait être fait, de planter sa lame dans la petite poitrine, de mettre fin à une vie qui venait à peine de commencer.

Avant qu’il ne parvienne à se décider, il sentit la piqûre d’une lame dans son dos. Il se maudit intérieurement. Voilà où le mener son hésitation. Le seigneur Fay aurait été terriblement déçu s’il avait pu le voir. « La justice de l’empire est implacable, tout comme ceux qui l’appliquent ».

— Lâche ton arme où je t’enfonce ma dague entre les omoplates, fit une voix féminine derrière lui.

Au ton qu’elle employait, il devina qu’elle ne plaisantait pas. Il obéit et l’épée tomba sur le sol dans un claquement sec. Il espéra que ses soldats l’avaient entendu. Il ne s’attendait à aucune pitié de la part des rebelles.

— Bran ! Son arme, ordonna la voix derrière lui.

Le gamin s’exécuta, tout en lançant un regard victorieux au prince. Quand ce fut fait, la fille écarta sa propre lame et Aisling put se retourner pour voir son agresseur. Il se retrouva face à une adolescente au regard frondeur. Malgré l’aspect peu confortable de la situation, il la trouva plutôt jolie. Enfin, « jolie » n’était peut-être pas le mot approprié. Les filles qu’il côtoyait à la cour, qu’elles soient nobles ou esclaves, étaient jolies, un savant mélange de sophistication, de douceur et de sensualité. Cette fille était… étonnante. Elle possédait quelque chose de spécial, une espèce d’aura féline qu’il serait bien incapable de décrire. Elle avait des traits fins et délicats, qui contrastaient avec la détermination qui se lisait dans son regard. Ses cheveux, aussi noirs que la nuit qui les entourait, étaient retenus en arrière en une queue de cheval toute simple. Elle ne semblait pas du genre à s’embarrasser de son apparence.
Sous ses vêtements d’homme, usés jusqu’à la corde, on devinait une silhouette menue, mais musclée, tonifiée par les heures d’exercice et les combats... Le prince ne put réprimer un sourire de connaisseur. « Il y a pire que de se faire tuer par une fille comme ça » pensa-t-il.

Une assurance tranquille se dégageait de la jeune fille, tandis qu’un sourire arrogant relevait le coin de ses lèvres parfaitement dessiné. Elle n’avait pas peur. D’ailleurs, pourquoi l’aurait-elle craint ? Elle était armée. Pas lui. Et le sang sur la lame prouvait que de toute évidence elle savait s’en servir.
Elle aussi le détaillait de ses grands yeux bleus. Et ce qu’elle voyait semblait... l’amuser ! Le prince fronça les sourcils, vexé par ce manque de considération à son égard.  

— Ta chemise, enlève là ! Lui ordonna soudain la jeune rebelle.

— Quoi ? S’étrangla Aisling, surpris par cette requête à laquelle il ne s’attendait pas.

— Tu as très bien entendu.


Le prince la jaugea du regard. La plupart des gens baissaient les yeux quand il les fixait ainsi, mais pas elle. Elle soutint son regard sans vaciller. Il décida qu’il valait bien obtempérer.






Le premier garde ne comprit pas ce qui lui arrivait. Il vit juste une fine silhouette se jeter devant lui, avant que son cheval se cabre, le projetant à terre. L'instant d'après, une pluie de pierres tomba du toit. Le prince Aisling jura et dégaina la rapière qu'il portait à la ceinture. D'un geste, il indiqua aux soldats qui l'entouraient de se rassembler autour du chariot. Autour d'eux, la bataille ne tarda pas à faire rage. Leurs ennemis les dépassaient en nombre et semblaient se fondre dans l'obscurité. Il regretta de ne pas avoir pris plus d'hommes. On l'avait pourtant prévenu que la cité de Cahadh grouillait de voleurs et de rebelles. Ils ne craignaient pas trop la première catégorie. Il fallait être drôlement culotté pour attaquer une troupe de soldats de l'Empire. La seconde était plus dangereuse, car ils n'avaient rien à perdre. L'empire était impitoyable avec ceux qui défiaient son autorité. Pour les inconscients qui s'y risquaient, il valait presque mieux mourir au combat que de se faire capturer. Les mines du pays regorgeaient de jeunes gens qui s’étaient crus plus forts que l'empereur. Ceux-ci ne survivaient jamais très longtemps.

Cahadh, la rebelle. Cahadh l'insoumise. Cela faisait plus de cinquante ans que la cité état était tombée sous le joug de l'Empire, et pourtant, la rébellion ne faiblissait pas. Sa jeunesse continuait à se battre et mourir au nom d'une liberté qu'elle n'avait jamais connue. C'était sans doute la raison qui avait poussé son grand-père à l'envoyer, lui, un prince de l'empire, diriger des troupes dans ce trou à rat perdu à la frontière sud du territoire. Car si la cité avait été prospère, il ne restait plus grand-chose de sa gloire passée. Les magnifiques bâtiments qui faisaient autrefois sa fierté avaient été pillés par ses propres habitants. Les mêmes qui disaient se battre pour préserver la dignité de la ville en déclin. Foutaise. Cahadh n'était plus qu'un immense tas de ruines. Les habitations branlantes des bas-fonds se multipliaient à une vitesse effarante, à l'image des pauvres âmes qui y vivaient. Si seulement ses idiots arrivaient à comprendre que cette décadence était uniquement leur faute. En refusant toutes les merveilles que l'Empire avait à leur offrir, ils sautaient eux-mêmes au fond du gouffre, entraînant tous leurs concitoyens avec eux. Et cela, l'empereur ne pouvait pas le permettre. À lui, maintenant de le satisfaire en faisant rentrer la cité déchue dans le rang.

Pour accomplir cette mission, le prince avait emmené avec lui une partie de sa garde personnelle, des soldats d'élite, rompu aux maniements des armes avec lesquels il s’entraînait tous les jours. Pourtant, ces guerriers expérimentés semblaient rencontrer des difficultés. Difficile de se battre contre des ombres. Aisling scruta l'obscurité pour essayer de mieux voir ce qui se passait à l'avant du convoi. Un mouvement sur le toit d'un des bâtiments qui bordaient la rue attira son attention. Il eut juste le temps d'apercevoir une silhouette avant que celle-ci disparaisse. Les ennemis avaient donc posté une partie de leurs hommes en hauteur. Voilà ce qui expliquait la pluie de cailloux.

Les yeux braqués sur les toits, Aisling ne vit pas l'ombre qui se glissait entre les chevaux, son petit couteau à la main. D'un geste vif, le garçon trancha les lanières qui maintenaient la selle du prince en place. Le morceau de cuir glissa, entraînant l'homme avec elle. Au moment où il tombait, Aisling aperçu le gamin passait au cavalier suivant et répétait l'opération. Il fut choqué par la jeunesse du combattant. Ce n'était qu'un môme !

Il heurta durement le sol, maudissant l'architecte qui avait trouvé intelligent de paver la rue. Cela faisait un mal de chien. Mentalement, il vérifia qu'il n'avait rien de cassé. OK. Tout semblait fonctionner correctement. Il se releva d'un bond et jeta un coup d’œil au chariot qu'il était censé protéger. Plus aucun homme ne le défendait. Leurs ennemis avaient réussi à les en éloigner. Le cocher gisait à terre, sans doute mort. Plusieurs silhouettes en haillons avaient pris sa place. Un nuage se déplaça et la lune éclaira la scène de sa lumière blanche. Une fois de plus, le prince fut étonné par les traits juvéniles de leurs assaillants. Eux, des soldats de l'Empire, commandés par un membre de la famille impériale, étaient en train de se faire tourner en ridicule par une bande de gamins des rues. Cela dépassait l'entendement. S'ils perdaient, son honneur serait terni à jamais.


 Déjà, le chariot s'éloignait, mené d'une main experte par les jeunes voleurs. A les voir, Aisling comprit que c'était loin d'être la première fois qu'il faisait ça. Par tous les dieux, pourquoi le capitaine du guet ne l'avait pas mis au courant ? On lui avait parlé d'acte de rébellion isolé, de noble rançonné et de marchands qui refusaient de payer leur impôt. La situation était bien plus grave. Il regarda autour de lui. Ses gardes s’étaient déployées autour de lui, empêchant les ennemis de l'attaquer. Il jura de nouveau. Il était un guerrier. Ce n'était pas lui que ces hommes devaient protéger, mais le chariot qui venait de disparaître dans la ruelle adjacente. Il fit signe aux soldats les plus proches de le suivre, mais deux jeunes assaillants se jetèrent sur eux. Le prince pesta et se lança seul à la poursuite des voleurs.  

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Image trouvée ici ; http://www.deviantart.com/art/Medieval-City-7317067




La nuit était tombée depuis déjà quelques heures, plongeant la ville dans les ténèbres. Accroupie dans une ruelle étroite et malodorante, Lily attendait que le guetteur donne le signal. Le transfert des impôts des coffres du gouverneur vers la capitale était censé se faire ce soir-là. Les soldats impériaux semblaient croire qu'ils pourraient tromper la vigilance des groupes rebelles avec un transport nocturne. C'était peut-être vrai pour un certain nombre d'entre eux, mais pas pour les Vagabonds. S'ils avaient su combien d'oreilles à la solde de Lily traînaient en ville, ils auraient peut-être fait un peu plus attention aux informations qu'ils laissaient filtrer. L'adolescente était toujours étonnée de ce que pouvaient entendre les domestiques du château. Sans parler des filles de joie et des mendiants. De simples meubles pour les gens de la haute. Autant d'informateurs pour Lily.

Elle sourit en pensant à la stupidité de la noblesse et de certains bourgeois. Eux qui se croyaient tellement supérieurs. S'ils savaient que les dangereux criminels qu'ils craignaient tant n'étaient qu'une bande de gosses en haillons.

Elle jeta un coup d’œil à son « armée ». Il y avait Bran et Noé, douze ans tous les deux, mais l'exact opposé l'un de l'autre. Bran était petit et agile. Les privations qu'il avait subies dans l'enfance avaient stoppé net sa croissance, si bien qu'on ne lui donnait même pas dix ans. Noé lui était un véritable géant, aussi bien en hauteur qu'en largeur, ce qui faisait de lui une exception chez les Vagabonds, la plupart conservant toute leur vie leur silhouette d'enfant mal nourrie. Les deux benjamins du groupe n'avaient rejoint que récemment les équipes de nuit. Cela se voyait à leurs yeux inquiets qui fouillaient chaque ombre à la recherche d'un danger inexistant et à leurs mains crispées sur le petit couteau qui leur servait d'arme.


Beli et Glyn étaient plus à l'aise. À peine plus jeune que Lily, cela faisait plusieurs années qu'ils combattaient à ses côtés. Bientôt, eux aussi dirigeraient leur propre petit bataillon. Comme elle, comme Dann, Baath ou Séléné. Ses jeunes avec qui elle avait grandi et en qui elle avait une confiance aveugle. Eux aussi attendaient, tapis dans l'ombre, le moment de passer à l'action. Ils quitteraient sans doute un jour les Vagabonds, comme tant d'autres avant eux, mais en ces moments difficiles, tous étaient là pour la soutenir et permettre au groupe de survivre à la perte de sa fondatrice.

Dans la ruelle, c'était toujours le calme plat. À la chaleur de la journée, c'était substitué la fraîcheur du soir. Lily frissonna. Sa fine chemise de coton, user jusqu'à la corde la protégeait très mal du froid. Elle devrait bientôt en acheter une neuve. Ou en voler une si l'occasion se présentait. En attendant, il allait falloir qu'elle passe outre. L'attente risquait d'être longue. Ses sources n'avaient pas obtenu des informations aussi précises que d'habitude sur le transfert. Cela pouvait aussi bien se passer dans cinq minutes ou dans plusieurs heures. C'était, à son sens, l'aspect le plus dur du boulot. Lily n'avait jamais été d'une grande patience au grand dam de sa grand-mère. Elle aimait l'action, l'adrénaline qui coulait dans ses veines pendant un combat, l'excitation de la victoire... Elle eut une pensée pour toutes ses femmes qui vivaient une vie bien rangée. Mariée à quinze, un premier gosse l'année suivante, puis un nouveau tous les uns ou deux ans qu'elle nourrirait avec peine… Une vie de dur labeur, sans joie, sans espoir d'amélioration. Ces gens se contentaient de survivre. Lily ne pouvait pas leur en vouloir, mais elle savait qu'elle ne saurait jamais s'en satisfaire. Ce qu'elle voulait, elle, c'était vivre, malgré tout les risques que cela comportait.

Au loin, une chouette hulula. Lily se contracta, attentive au moindre son de la nuit. Le cri se répéta trois fois. C'était le signal. La sentinelle avait repéré le convoi. D'ailleurs, il lui semblait presque entendre les chevaux. Elle se leva et avança prudemment jusqu'à l'entrée de la ruelle. Ses pieds ne firent pas un bruit quand elle se déplaça.

En face, elle aperçut Dann. Il lui montra ses deux mains grandes ouvertes, les referma et les ouvris de nouveau. Il attendit un bref instant et remontra ses mains vides. Vingt hommes, dont dix à cheval. Le garçon tirait ses infos du guetteur placé au dessus de sa tête. Le son des sabots claquant sur les pavés devenait de plus en plus présent. Lily fit signe à Dann d'attendre. Elle devina que, dans son dos, les garçons s’étaient rapprochés, prêts à passer à l'action. 


Dans l'air, la tension était presque palpable. Les soldats étaient maintenant tout près. Ils se déplaçaient en silence. De toute évidence, ils cherchaient à être discrets. Du moins, autant que pouvaient l'être dix chevaux dans les rues désertes. Le cœur de Lily se mit à battre plus fort. Malgré les années, elle ressentait toujours cette poussée d'adrénaline au moment d'engager le combat. Son rythme cardiaque s'accélérait, ses muscles se raidissaient. Elle se sentait comme un chat sur le point de bondir. Comme lui, elle attendait l'instant parfait pour surprendre sa proie. Un sourire carnassier étira ses lèvres. Le moment était venu. Tous attendaient son signal. Elle leva la main et ferma le poing.


Prologue :


Perchée sur le toit du repaire, Liberté observait les enfants dans la rue en contrebas : une joyeuse de mendiants et de tire-laine en guenille. Plusieurs d'entre eux l'aperçurent et la saluèrent d'un petit signe de la main, mais la plupart ne firent pas attention à elle, trop content de rentrer se reposer après une longue journée de travail. Il fallait dire que le soleil avait brillé toute la journée, dardant ses rayons brûlants sur la cité. Si l'atmosphère dans le centre-ville était difficilement supportable par cette chaleur, dans les quartiers pauvres, l'air devenait tout bonnement irrespirable. Les relents de pourritures et de déjections humaines vous prenaient à la gorge et vous piquaient les yeux. Le seul moyen d'y échapper, c'était de prendre de la hauteur. Là, une brise agréable, chargée d'embruns, soufflait, rappelant aux habitants que la mer était toute proche. De là où elle était, la jeune fille apercevait les voiles des navires stationnés dans le port. Sa grand-mère lui avait raconté la ville était à l'origine un bastion de la piraterie, un refuge pour des bandits de tout poil. Au fil des décennies, des colons étaient ensuite venus s'y installer, poussés par des rêves de richesses et de libertés, et sous leur impulsion Cahadh était devenu une glorieuse cité état, libre, fière et indépendante à l'image des aventuriers qui l'avaient fondé. Aujourd'hui, il ne restait plus grand-chose de sa splendeur d'antan. La cité n'était plus qu'une petite ville de province, un vulgaire trou à rat qui intéressait bien peu les gens aux pouvoirs. Pourtant malgré les odeurs, la misère et la violence qui y régnait, Liberté aimait la cité et ses bas-fonds. C'était là qu'elle était née, qu'elle avait grandi, qu'elle avait fait ses premiers pas. Elle en connaissait le moindre recoin. Les nobles de l'Empire qui se pavanaient dans leur costume rutilant pouvaient bien penser ce qu'ils voulaient. C'était à eux, les oubliés, les moins que rien que la ville appartenait. Et tel un phare sur leur visage fatigué, leur regard brillait toujours de la même fierté qui avait fait la grandeur de Cahadh.

- Ah, Lily. Je savais bien que je te trouverais ici, déclara une voix derrière elle.

La jeune fille ne se retourna pas. Elle n'en avait pas besoin. Elle avait reconnu Dann rien qu'aux sons de ses pas.Sans même le regarder, elle pouvait se représenter chacun de ses traits : son menton volontaire, les fossettes de ses joues, ses grands yeux rieurs, ses cheveux longs et bouclés qui n'avaient sans doute jamais rencontré les ciseaux d'un coiffeur...Il avait toujours fait partie de sa vie, au point de devenir une partie d'elle-même.
Son ami s'avança jusqu'au bord du toit et vint se placer à côté d'elle, contemplant lui aussi les derniers petits qui regagnaient l'abri. Le vent joueur s'amusait avec ses mèches brunes, que le garçon repoussait d'un geste machinal quand elle lui tombait devant les yeux. Devant eux, le soleil entamait sa lente descente vers l'océan.

- Tu es prête ? lui demanda-t-il.

Un sourire carnassier se dessina sur le visage de l'adolescente. Oh que oui, elle était prête. Ce soir encore, ils allaient montrer aux hommes du gouverneur qui étaient les maîtres.

*******

Quand Dann et Lily descendirent du toit, tous les petits et la plupart des grands étaient déjà rassemblés dans l'unique salle du repaire. Le bâtiment avait été jadis un entrepôt à bestiaux. Nombre de moutons et de cochons y avaient vécu leurs derniers instants avant d'être découpés et vendus aux bourgeois et aux nobles de Cahadh, seuls à pouvoir se payer de la viande. Depuis, le boucher avait laissé la place à une maison de passe. L'odeur des parfums bon marché et des clients imbibés d'alcool avait remplacé celle du sang et des déjections animales, et les Vagabonds de Cahadh avaient investi le hangar désormais inutile. Les enfants et les prostituées c'étaient toujours très bien entendu, chacun trouvant son compte dans cette étrange cohabitation. Les femmes adoraient gagater avec les petits qui se laissaient faire de bonne grâce. Les plus grands aussi y trouvaient leur compte et il n'était pas rare en fin d'après-midi, de les voir déserter le hangar pour rendre visite à leurs charmantes voisines. Et en échange de leur hospitalité, les tire-laines évitaient de détrousser les clients du bordel et les adolescents s'occupaient de récupérer les dettes des mauvais payeurs. Un marché des plus équitables pour les deux parties.

La grande pièce qui servait à la fois de dortoir, de réfectoire et de salle de jeu, était bruyante, emplie de rire et de chamaillerie d'enfants ou même d'adultes. Une oasis de bonheur dans un monde de brute. Voilà ce que la grand-mère de Lily avait voulu créer. Un endroit où les gosses des rues, ceux dont personne ne se préoccupait trouveraient un refuge. Plus que ça, une famille. Mais grand-mère était morte l'année précédente, et Lily avait repris le flambeau. C'était, elle, maintenant qui était responsable de groupe. Un énorme poids pour une adolescente de seize ans. Tant de vie dépendait d'elle.

Deux bambins passèrent devant eux en courant. Dann en attrapa un au passage et le lança en l'air pour le plus grand plaisir du petit. Le sourire de la jeune fille s'élargit. Difficile au milieu de ses éclats de rire, d'imaginer que ce soir, comme presque tous les soirs, ils allaient risquer leur vie. Car l'empire de Sisu n'avait aucune pitié pour les rebelles. Chaque fois qu'ils défiaient l'autorité de la couronne, c'était la mort ou l'esclavage qu'ils risquaient. La plupart n'y pensaient pas. Ils n'étaient après tout que des enfants. Les plus âgés n'avaient que quelques années de plus que Lily. Comme elle, ils se croyaient invincibles et défiaient les autorités avec une insouciance propre à la jeunesse. Jusqu'à ce que l'un d'eux disparaisse ou se fasse capturer, leur rappelant que leur existence ne tenait qu'à un fil. Alors, ils pleuraient jusqu'à se sentir vide. Puis, ils oubliaient et tout recommençait comme avant. Ils n'auraient pas pu vivre la vie qu'ils vivaient autrement.

Le repas se déroula joyeusement. Tout en écoutant ce que lui racontaient ses amis, Lily surveillait du coin de l'oeil Lug et Yago, deux jumeaux qui les avaient rejoints quelques jours plus tôt. Elle devait être vigilante. Les nouveaux, qui arrivaient ici après avoir vécu des mois, voire des années dans la rue, avaient tendance à s'empiffrer jusqu'à se rendre malade. Il fallait des semaines pour qu'ils parviennent à comprendre qu'ici, la nourriture, bien que simple, venait rarement à manquer. Comment leur en vouloir quand on savait ce qu'ils avaient vécu ? Ses gosses étaient des survivants. Ils avaient huit ou neuf ans, difficile de savoir, aucun d'eux ne connaissait sa date de naissance, mais semblaient en avoir à peine six. Leurs yeux avides paraissaient démesurés sur leurs visages émaciés. La loi de la rue était impitoyable et les plus faibles finissaient souvent sur le pavé dans l'indifférence la plus totale. Tout le monde n'était pas comme la grand-mère de Lily. Au contraire, elle était plutôt l'exception qui confirmait la règle.


D'un geste discret, Lily indiqua à l'adolescent installé à côté des petits de leur retirer leur assiette avant qu'ils ne s'étouffent avec les arêtes du poisson. Les deux enfants protestèrent un peu, mais le laissèrent faire, se contentant de lorgner les déchets dans les écuelles de leurs voisins. Pour des gosses des rues, habitués à puiser leur substance dans les ordures, cela représentait un véritable festin. La jeune fille soupira. Il y avait tant de mômes à sauver. Elle faisait de son mieux, mais ne pouvait s'empêcher de penser que ce n'était pas suffisant. Elle aurait voulu pouvoir tous les aider. Une tache impossible dans une ville qui comptait dix fois plus d'enfant que d'adulte et dont l’espérance de vie atteignait difficilement quarante ans.