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Aujourd'hui, je me suis amusée à créer une carte sous Gimp. Celle-ci servira de base pour le monde où se déroule Jeu de Pouvoir, mon roman de fantasy.

Pour l'instant la carte contient uniquement le décor naturel, c'est à dire les forêts, lac, montagnes... Je m'occuperais de l'activité humaine ultérieurement.

Voici le résultat :


Pour créer cette carte, j'ai suivi ( à ma sauce) un tutoriel trouvé sur ce site :
http://www.labibledumeneurdejeu.com/

Je ne connaissais pas du tout ce site destiné aux joueurs ( ou plutôt au maître de jeu) de jeu de rôles, mais j'y retournerai jeter un oeil. Même si son but n'est pas d'aider les écrivains, je pense que son contenu peut donner des idées intéressantes pour créer des histoires. 

La bibliothèque de l'abbaye territoriale d'Einsiedeln


Le son de la cloche appelant les moines à la prière tira Ian de sa lecture. Il releva la tête et contempla les lieux autour de lui, comme pour se rappeler où il était. Son regard se posa avec tendresse sur les livres qui l'entourait. Loin des préoccupations des enfants de son âge, c'était ici, dans ce temple du savoir et de la connaissance qu'il se sentait bien. Il aimait respirer l'odeur du cuir, de l'encre et des vieux parchemins. Il appréciait également le silence religieux qui régnait dans la bibliothèque.
Délaissant quelques instants l'ouvrage qu'il était en train de lire, un vieux traité d'histoire aux pages jaunis, le garçon s'étira, faisant craquer sa nuque ankylosée. Combien d'heures c'était écoulé depuis qu'il s'était assis à cette table ? Un certain nombre, visiblement. Il referma à regret le livre, non sans avoir pris bien soin de noter dans un coin de sa mémoire l'endroit où il en était, et se leva. En tant que novice, il n'était pas tenu d'assister à toutes les prières qui rythmaient la vie du monastère, mais s'il en croyait son estomac, ce serait bientôt l'heure de déjeuner. Et son estomac se trompait rarement.
Ian traversa les couloirs silencieux jusqu'au réfectoire. Le trajet ne lui prit que quelques minutes. Situé dans une région reculée du royaume d'Agarrain, l'abbaye de Jelos était plutôt petite et ne comptait qu'une quinzaine de membres. Il y était le seul novice. Le seul enfant aussi.
Une fois arrivé, Ian commença à aligner les écuelles et les cuillères sur la longue table en bois qui occupait le centre de la salle. Ca non plus, il n'était pas obligé de le faire, mais il savait que frère Cam, le cuisinier, lui en serait reconnaissant. Et Ian appréciait beaucoup frère Cam. Les autres moines ne faisaient pas vraiment attention au jeune novice. Il était dans leur monde, un monde de recueillement et de prière. Et le garçon était d'une telle discrétion. Tout petit déjà, il avait à cœur de ne pas déranger les gens qui l'entouraient. Il avait hérité ce trait de caractère de sa mère, si douce, si effacée, mais tellement attentionnée. Il était bien le seul. Ses frères, eux, étaient les portraits crachés de leur père : plein de fougue et d'assurance. Bien qu'ils se soient toujours montrés gentils avec lui, Ian ne s'était jamais senti à sa place au milieu des siens. Mais tout cela n'avait plus d'importance, c'était les frères, sa famille maintenant.
Quand il entra dans la pièce, Frère Cam sourit à Ian, dévoilant ses dents jaunies. Le cuisinier du monastère n'était pas vraiment ce qu'on pouvait appeler un canon de beauté. Il était même plutôt moche même, avec sa silhouette bedonnante et son crâne dégarni, mais il se dégageait de lui une bonne humeur communicative qui le rendait immédiatement sympathique. Il avait coutume de dire qu'il était devenu moine parce que la déesse était la seule femme qui avait bien voulu de lui. Ses paroles, un brin blasphématoire faisait froncer les sourcils de quelques-uns, en particulier les nouveaux venus. Les autres, ceux qui le connaissaient bien, savaient qu'il avait voué sa vie à la déesse et au dieu et qu'il s'agissait là d'un simple trait d'humour.
- Alors Ian, enfin sortis de tes bouquins, le charria le vieux moine, l'appel du ventre je présume.
Le jeune garçon lui sourit, sans répondre. Son ami savait bien qu'il n'y avait que la faim pour le faire sortir de la bibliothèque. Les premiers temps, lui et d'autres frères avaient bien tenté de lui faire essayer de nouvelles activités. Mais rien ne l'intéressait, ni le jardin, ni la cuisine... même les gosses du village voisin n'avaient pas réussi à gagner son intérêt. Qu'importe l'activité, le jeune novice finissait toujours par s'éclipser discrètement et on le retrouvait, à sa place habituelle, le dos courbé au-dessus d'un imposant ouvrage qui rebuterait plus d'un moine. Frère Cam s'en était fait une raison. Ian était un solitaire, c'était sa nature. Si telle était la volonté de la déesse, qui était-il pour vouloir le changer ? Et puis, le petit était encore jeune. Un jour, une jolie villageoise lui taperait dans l'œil. On verrait bien alors si les livres l'intéresseraient toujours autant.



Le seigneur Afalku soupira en voyant arriver les habitantes de l'appartement des femmes au grand complet. Pas une ne manquait à l'appel. Secrètement, il avait espéré que la gamine parviendrait à ne lui ramener qu'Illi, bien qu'au fond de lui, il sache pertinemment que c'était beaucoup demander, même pour une enfant aussi débrouillarde que la petite Ania. Il soupira. Encore une fois. Décidément, les hommes du nord qui leur enviaient le droit de prendre plusieurs épouses n'avaient jamais dû rencontrer de femmes Afani. Fier, exigeante, jalouse. Il préférait cent fois affronter une armée en surnombre que ses propres femmes. En encore, ce n'était rien comparée à sa propre mère. Celle-ci s'avançait vers lui encore majestueuse malgré son âge avancé. Elle avait toujours eu un fort caractère. Il ne gardait que peu de souvenirs de sa tendre enfance, mais il se rappelait avoir  reçu une éducation sévère. Il fallait qu'il survive à l’entraînement, il fallait qu'il devienne un héritier des Afalku. Il en allait de son statut à elle. Il ne lui en voulait pas. Elle avait fait de lui un battant. C'était un peu grâce à elle qu'il était parvenu à l'âge adulte. Le camp de Nirbä ne pardonnait pas aux enfants trop fragiles. Il était devenu un homme, un guerrier, un véritable Afani. Il était fier de son parcours. Malgré cela, il baissait encore les yeux comme un enfant quand elle fronçait les sourcils. Une seule fois, il avait osé lui tenir tête. Il avait épousé Illi. Elle ne le lui avait toujours pas pardonné. Des années plus tard, il lisait encore de la désapprobation dans son regard. Et cela ne risquait pas de s'arranger. Pour la deuxième depuis qu'il était devenu le seigneur de ses terres, il avait pris une décision sans la consulter. Il allait devoir lui annoncer la nouvelle, mais il voulait d'abord en parler avec Illi. Il lui devait bien ça.

-Ma très chère mère, mes épouses adorées, quel plaisir de vous voir, mentit-il en se maudissant lui-même pour sa lâcheté.

Qu'est-ce qui lui prenait ? Voilà qu'il se mettait à parler comme ces politiciens mielleux qui pullulaient à la cour, lui, un guerrier. Quelle honte !

- Le plaisir est pour nous mon fils bien que vous nous preniez un peu de court en venant nous rendre visite à une heure aussi inhabituelle.

Le guerrier embrassa sa mère sur le front, comme il l'avait fait avec ses filles. La vieille dame le dévisagea, lui posant du regard les questions que la bienséance ne lui permettait pas de formuler. Le seigneur des lieux fit semblant de ne rien avoir remarqué.

- Veuillez m'excuser de vous avoir dérangé Mère, mais vous n'étiez pas obligés de vous déplacer. C'est à Illi que je voulais parler. Je l'avais pourtant bien précisé à Ania.
La bouche de la vieille dame se tordit en une drôle de grimace qui ne présageait rien de bon. « Pourvu qu'elle ne se venge pas sur Illi ou sur la pauvre petite Ania » songea le guerrier. Tout seigneur qu'il était, les appartements des femmes était le domaine de sa mère. Son pouvoir à lui y était très limité. Il ne pouvait rien faire pour les protéger de la mauvaise humeur de la matriarche.

- La petite nous l'a dit, finit par répondre la grande-mère, les lèvres pincées, mais j'ai pensé que vous seriez heureux que nous venions vous accueillir.

- Je le suis Mère. Puis-je m'entretenir avec mon épouse maintenant ?

La vieille dame hocha la tête et s'éloigna de quelques mètres, aussitôt suivis des deux autres femmes. Le seigneur Afalku soupira. C'est toute l'intimité qu'il pouvait espérer. À moins d'ordonner expressément à sa mère de sortir, il n'aurait pas plus. Il se rapprocha d'Illi. Malgré le sourire qu'elle arborait, celle-ci semblait anxieuse. Elle s'inquiétait sans aucun doute de la raison de cette étrange visite. Malheureusement, la nouvelle qu'il avait à lui annoncer serait probablement bien pire que ce qu'elle pouvait imaginer.


********
- De quoi voulez-vous me parler, très cher ? demanda la jeune femme.

Le visage froid de son époux l'angoissait. Cela faisait bien longtemps qu'elle ne reconnaissait plus l'homme qu'elle avait épousé, celui qui la faisait rire le soir, assis sur le perron de la villa de son père.

- Et bien, vous n'êtes pas sans savoir ma bonne amie que, malgré mes prières répétées au grand Banu, je demeure toujours sans fils.

Illi frissonna. Cette entrée en matière lui laissait envisager le pire. Elle savait qu'en tant que plus jeune épouse du seigneur, on attendait d'elle qu'elle lui donne l'héritier tant attendu. Malheureusement, leur mariage, il y a six ans, n'avait produit qu'une fille, la plus mignonne et la plus adorable qui soit, mais à qui il manquait les attributs nécessaires pour contenter son mari. Elle se souvenait de l'euphorie quand elle était tombée enceinte, quelques mois seulement après son union avec le maître des lieux, puis la déception à la naissance quand l'héritier que tout le monde attendait s’était révélé être une fille. Encore une. Les regards méprisants, presque victorieux des autres femmes qui ne voulaient pas voir attribuer à la nouvelle les privilèges qu'elles n'avaient pas eut resteraient à jamais graver dans sa mémoire. Et depuis plus rien. Son ventre restait aussi sec que le désert qui les entourait. Ce n'était pourtant pas faute d'avoir essayé. Elle avait tout tenté, des prières aux dieux, jusqu'aux remèdes des ancêtres. Rien n'avait marché. Et plus le temps passait, plus son époux, si attentionné et amoureux au début, se montrait distant, comme si la malédiction que les divinités semblaient faire peser sur lui, le détruisait un peu plus chaque jour, l'éloignant d'elle. Et dans les recoins sombres, on murmurait que tout était sa faute. Qu'avait espéré le seigneur Afalku en épousant une simple bâtisseuse ? Comment avait-il pu croire un seul instant que le sanglant la jugerait digne de porter l'héritier d'un Afani ? Voilà ce que tout le monde pensait. Et, à voir la mine sombre qu'afficher son mari, il y avait fort à parier qu'il en était arrivé aux mêmes conclusions. Il allait la répudier, la renvoyer chez elle, là où était sa place. Qu'allait-elle devenir ? Et Ania. Le seigneur renierait-il sa propre fille, ou la garderait-il auprès de lui, la séparant d'elle à jamais ?

Illi respira un grand coup et la solide éducation que lui avait prodiguée son père dans l'espoir de la voir gravir les échelons reprit le dessus.

-Je pris tous les jours Banu, dieu parmi les dieux, et Ekàn protectrice du foyer de vous accorder un fils, déclara-t-elle d'une voix douce où ne transparaissait nullement l'angoisse qui lui serrait le cœur.

- Pourvu qu'ils entendent vos prières, soupira son époux, mais ce n'est pas ce qui m’amène ici. À vrai dire, je doute fortement que les dieux me donnent un jour un fils.

Pendant un bref instant, le masque du guerrier se fissura, laissant apparaître toute la tristesse et la résignation qui l'habitait. Ne pas avoir de descendant mâle était la pire humiliation que pouvait subir un afani. Mais au-delà de ça, c'était d'être privé de la relation particulière qui unissait un seigneur et son héritier, de la chance de transmettre la force, la connaissance et la richesse que lui avaient léguée ces ancêtres qui attristait tant son mari. En voyant toute cette peine dans les yeux de l'homme qu'elle aimait, Illi fut prise d'une folle envie de se blottir contre lui.

- Il ne faut pas dire ça, mon bien-aimé, murmura-t-elle en refrénant avec difficulté son désir de le toucher, il vous reste de nombreuses années pour engendrer un fils.

- Peut-être, mais je ne peux pas prendre le risque de mourir sans héritier.

Son visage était redevenu dur, déterminé.

- Je ne peux pas supporter l'idée qu'aucun de mes enfants ne le servent sur terre quand je chevaucherai à ses côtés dans l'au-delà. Cela jetterait la honte sur moi et mes ancêtres pour l'éternité.

- Vos filles serviront toujours Banu. Elles seront de bonnes épouses qui feront le bonheur de leur mari. Satisfaire les soldats de Banu n'est-ce pas aussi le satisfaire ?

- Comme toujours ma dame, vous avez raison. Je dois rendre hommage à votre sens des mots. Vos paroles mettent du baume sur ma douleur. Mais j'en attends plus. Je veux qu'un de mes enfants survive au camp et porte les couleurs de ma maison. Et cet enfant sera Ania.

Illi laissa échapper un hoquet de surprise. Elle avait dû mal comprendre. Son mari ne pouvait tout de même pas... Non !

- Cela fait un moment que je réfléchis à cette option, continua le seigneur Afalku. Ania est différente. Je suis sûr qu'elle saura se montrer digne de mon nom.

- Mais mon mari, vous n'y pensez pas. Ania n'est qu'une petite fille, une adorable petite fille. Pas un guerrier, s'écria la jeune femme, la douleur et la surprise lui faisant oublier toute réserve.

De l'autre côté de la pièce, les femmes jetèrent un regard interrogateur vers eux. Maudites harpies qui n'attendaient qu'une occasion de profiter de sa douleur.

- Ania est une Afani, déclara le seigneur Afalku d'une voix résolu. Mon sang coule dans ses veines. À l'époque des guerres tribales, nos femmes se battaient jusqu'à la mort pour défendre nos petits.

Illi se mit à pleurer. Elle ne pouvait imaginer sa toute petite dans cet endroit horrible. Des rumeurs atroces couraient à propos du Camp. Certains enfants n'en revenaient jamais. Plus personne n'était alors autorisé à prononcer leur nom, Banu le sanglant ayant décrété qu'il ne méritait pas d'appartenir à la société Afani. Elle avait toujours accepté les croyances de son époux, même si elle ne les partageait pas toutes. Mais ça, elle n'était pas sûre d'en être capable.

- Allons très chère, la consola-t-il en posant une main sur son épaule, tu devrais être honorée. Si Ania passe le test, elle héritera de mon titre et de toutes mes propriétés à ma mort. Et vous, ma dame, vous deviendrez la prochaine grande-mère.

Les sanglots d'Illi redoublèrent. Elle ne voulait pas de cet honneur. Qu'il le propose donc aux autres qui le désiraient si ardemment. Elle ne souhaitait qu'une chose : garder sa fille près d'elle, en sécurité. Son enfant. C'était tout ce qu'elle avait, la seule chose qui la faisait tenir. Il n'avait pas le droit de la lui prendre.

- Je vous en prie, ne m'enlevez pas mon bébé, le supplia-t-elle.

Mais son mari resta insensible à ses suppliques. Au contraire, il reprit son masque de guerrier impassible et déclara d'une voix sèche, sans chaleur : 


- Ania partira demain à l'aube. Je vous laisse la soirée pour lui faire vos adieux. Et séchez vos larmes. Cela manque cruellement de noblesse et vous allez effrayer cette pauvre enfant.

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Image trouvée sur ce blog : cheznectarine.centerblog.net

J'essaye de toujours mettre où j'ai trouvée les images. Je ne peux par contre pas garantir d'avoir le véritable propriétaire. J'ai aussi de vieilles images dont j'ai oublié de noter la provenance.Si vous vous apercevez qu'une de vos images ou celle de quelqu'un que vous connaissait, apparaît sur mon blog, n'hésitez pas à me le signaler que je puisse mettre le lien vers votre site ou blog, ou votre nom. 

Gérôme  - The terrace of the seraglio, 1898
En voyant leur père pénétrer dans le salon des femmes, les trois filles se levèrent précipitamment. «  Bonjours Père » le saluèrent les deux aînées. La benjamine ne dit rien. Elle détestait cet homme. D'abord, il lui faisait peur. Et Ania n'aimait pas admettre que quelque chose l'effrayait. Elle était une Afani. Elle ne craignait rien, ni personne. Sauf lui. Mais il n'y avait pas que ça. Après ses visites, les mères devenaient encore plus méchantes, de vraies vipères. Parfois même, cela faisait pleurer sa maman. Ania se sentait si triste, si impuissante dans ces moments-là.

D'habitude, quand le géant venait, la petite s'éclipsait avant qu'il n'ait eu le temps de se rendre compte de sa présence. Elle était très douée pour se cacher. Personne ne la trouvait jamais. Bon, souvent après elle se faisait gronder. Les adultes n’appréciaient pas qu'elles disparaissent ainsi. Elles aimaient avoir le contrôle, tout le temps, sur tout, et surtout sur elle. Ania ne le supportait pas. Elle ne tolérait pas qu'on lui dise ce qu'elle devait faire ou ne pas faire. «  Une rebelle. Elle a ça dans le sang, disait souvent la grande-mère en parlant d'elle. Mais j'en ai maté des plus coriaces. Qu'elle prenne garde ». Cela donnait encore plus envie à la petite fille de désobéir. De toute façon, même si elle avait voulu se plier aux règles, elle n'en aurait pas était capable. Elle ne savait pas comment elles faisaient toutes pour rester assises des heures durant, sans bouger un sourcil. Elle, au bout d'à peine quelques minutes, tout son corps la démangeait comme s'il avait été envahi par une armée de fourmis. Il fallait qu'elle se lève, qu'elle coure, c'était plus fort qu'elle. Elle ne pouvait pas faire autrement.

Mais devant le géant, les fourmis avaient disparu. La fillette resta tétanisée, incapable de fuir. L'homme s'approcha d'elle et de ses sœurs, et embrassa chacune d'elles sur le front. Quand ce fut son tour, Ania serra ses petits poings et leva fièrement la tête vers lui, affrontant avec courage ce qu'elle considérait comme une menace. «  Je suis une Afani, je n'ai peur de personne » se répétait-elle en boucle. Le guerrier s'agenouilla devant elle, la fixant comme s'il voulait graver son visage dans son esprit. Dans son regard, l'amusement se mêlait à la mélancolie. Il la prit ensuite par les épaules et demanda d'une grosse voix, qui résonna le long des murs en terre cuite, faisant trembler la petite :

- Pourrais-tu aller chercher ta maman, s'il te plaît mon enfant?

La petite ne se fit pas prier. Elle hocha vivement la tête et bondit hors de la pièce, pressée de mettre le plus de distance possible entre elle et le géant.

Ania savait exactement où trouvait sa maman. Comme tous les après-midi, à l'heure de la sieste, elle et les autres femmes se reposaient dans la cour intérieure, à l'ombre des palmiers. Parfois, elles se baignaient pour se rafraîchir. Il fallait de longs aller-retour aux domestiques pour remplir le bassin. Le fleuve était à plus d'une demi-heure de marche. Du moins, c'est ce que les servantes lui avaient dit. Ania n'avait jamais mis les pieds en dehors du palais. Plusieurs fois, elle avait pensé suivre les domestiques. Celles-ci ne se seraient aperçues de rien, mais malgré son jeune âge et son esprit mutin, la fillette était assez intelligente pour savoir qu'il y avait des interdits qu'elle ne pouvait transgresser.

Elle arriva dans la cour essoufflée. Elle avait couru le plus vite possible. Toute sa vie, on lui avait répété qu'il fallait faire son maximum pour satisfaire le seigneur Afalku.

En la voyant arriver, le souffle court et les joues rouges, sa coiffure à moitié terminée, la grade-mère fronça les sourcils.

- Qu'as-tu mon enfant ? Et que fais-tu ici ? Ne vois-tu pas que les adultes se reposent ?

Le ton sec de la vieille dame démontrait son agacement. La fillette baissa la tête. Elle savait bien qu'elle n'était pas la bienvenue en ces lieux à l'heure de la sieste, mais elle avait pensé que les ordres de Père primaient sur les consignes de la grande-mère. Peut-être s’était-elle trompée ? Dans ce cas-là, elle allait encore avoir des ennuis.

-Et bien, petite, vas-tu nous dire ce qui t'a poussé à désobéir ou un chacal t'a t'il mangé la langue ? Dépêche-toi, j’attends ?

-Je...Le, bafouilla la petite.

-Voilà qu'elle ne sait même plus parler, maintenant. Glorieuse Ekàn, Banu tout puissant, que nous vous avons donc fait pour mériter cette enfant .

La vieille se tourna ensuite vers la mère d'Ania. Son regard sévère montrait qu'elle tenait celle-ci pour responsable du mauvais comportement de sa fille. La petite s'en voulut encore plus. C'était en partie à cause d'elle que les autres femmes méprisaient autant sa pauvre maman.

Rien dans le comportement d'Illi ne montrait que le mépris de sa belle-mère et de ses sœurs de mariage l'affectait. Cela n'aurait fait qu'en rajouter au calvaire de sa fille. Sans se départir du sourire de façade qu'elle arborait en toute circonstance, elle se leva et vint s'agenouiller devant son enfant, s'interposant entre elle et la matriarche qui la terrifiait tant.

- Qu'est-ce qu'il y a, mon rayon de soleil, dit-elle d'une voix douce, tu sais que tu n'as pas le droit de venir ici pendant les heures chaudes.

- Je sais maman. Je dois rester avec Lehna et Awhriga et ne pas faire de bruit. Mais Père est ici. Il veut te voir.

Ania vit sa mère blêmir. Les autres femmes abandonnèrent leur rictus méprisant et se jetèrent un regard interrogateur. Ce n'était pas dans les habitudes de leur seigneur de venir les voir pendant la sieste.

- Le seigneur Afalku est là. Pourquoi ne pas l'avoir dit tout de suite ? Et que t'as-t-il demandé exactement ? S'écria Saïda, la deuxième épouse, au bord de l'hystérie.  

- Il m'a demandé d'aller chercher ma maman, répondit docilement Ania.

Elle savait qu'il fallait mieux éviter de contrarier la mère d'Awrigha quand elle était dans cet état.

-En ces mots, lui demanda-t-elle en la saisissant par les épaules.

La petite fille hocha la tête, au bord des larmes. C'est pour ça qu'elle détestait Père. A chaque fois, c'était la même histoire.  Il arrivait, comme ça, l'air de rien, et venait chambouler tout son monde. Il rendait les femmes à moitié folles et c'était à elle ou à sa mère qu'elle s'en prenait. Ce n'était pas juste.

- Cette gamine ment à coup sûr, reprit Saïda, prenant les autres femmes à partie. Pourquoi notre seigneur voudrait-il voir uniquement Illi ? Cela n'a aucun sens. Et regardez là se dandiner d'un pied sur l'autre. C'est sa conscience qui la taraude.

Ania se contraignit à rester immobile, serrant ses petits poings à s'en faire saigner les paumes. Elle aurait voulu pouvoir disparaître, échapper à ses regards hostiles qui la transperçaient. Derrière elles, les servantes avaient cessé de parler. Même la joueuse de luth s’était interrompue. On n'entendait plus que le chant des criquets. Toute l'attention était tournée vers Illi.

Au bout d'un temps qui sembla interminable à la fillette, la voix de la grande-mère creva le silence, mettant ainsi fin à son supplice.

- Allons-y toutes. Mon fils ne pourra que se réjouir que toutes les femmes de sa vie viennent l’accueillir.


«  Ça, c'est elle qui le dit »songea Illi qui connaissait bien l'aversion de son mari pour l'agitation qui régnait dans l'appartement des femmes. Toutes ces minauderies, ces disputes, ces mesquineries l'épuisaient. C'était pour ça qu'il l'avait choisie, elle, une fille de la caste des bâtisseurs. Elle, qui avait grandi en liberté, au grand air, loin de l'univers fermé et malsain où évoluaient les femmes Afani. Par amour pour ce beau guerrier, et aussi un peu, il faut bien l'avouer, pour assurer une place au sein de l'empire à sa famille, elle s’était laissé enfermer. Comme elle le regrettait aujourd'hui. Oh, elle aimait son mari, malgré ses absences et la distance qu'il imposait entre eux depuis quelques années, mais elle regrettait le temps où elle pouvait se promener dans les rues de sa chère cité, les étalages des marchands, les tenues colorées, la joie de vivre du peuple dongoun, de son peuple, leurs sourires sincères.... Elle aurait aimé partager tout ça avec sa fille, la prendre dans ses bras, rire avec elle à en avoir mal aux joues, mais ici cela ne se faisait pas. Et la grande-mère veillait au grain.


Caché dans l'ombre de l'antichambre qui séparait le monde des hommes de celui des femmes, le seigneur Afalku observait ses filles. Il profitait de la quiétude des lieux, sachant bien que son arrivée en briserait l'harmonie. Ses enfants arrêteraient leurs activités, ses épouses et ses domestiques accourraient... Il fut un temps où il avait apprécié d'être ainsi le centre de leur univers, mais il avait vieilli. Mûri aussi, du moins, il aimait à le penser. Aujourd'hui, tout cela le fatiguait. Rien ne lui plairait plus que de pouvoir profiter de sa famille, dans le calme et la sérénité, mais rien n'était jamais simple avec les femmes. C'est pourquoi il préférait rester avec ses guerriers. Parfois, il en venait même à se demander si le droit d'avoir plusieurs épouses accordé aux hommes de son rang était un privilège ou un devoir. En ce moment, il penchait plutôt en faveur du devoir.

Son mariage avec Illi, sa troisième femme, avait été une parenthèse agréable, un véritable vent de fraîcheur dans sa vie. Il se souvenait encore de leur rencontre : les champs d'oliviers, l'odeur de la fleur d'oranger et surtout son sourire, plein d'innocence et de sincérité. Cela faisait si longtemps. Il sourit en repensant à cette époque. Il dirigeait alors une troupe de soldats à la frontière. Une présence militaire importante et un roulement régulier des troupes en faisaient un passage quasi obligé dans la carrière d'un officier de l'Empire. Ce n'était pas que les royaumes du nord représentaient une quelconque menace. La dernière guerre qui les avait opposés avait bien failli anéantir les deux civilisations. Le seigneur Afalku en savait quelque chose, il s'en était fallu de peu pour que sa lignée ne s'éteigne. Que seraient devenus alors ses ancêtres sans aucun guerrier pour les honorer et perpétuer leur nom ? Ces hommes des terres froides étaient de très mauvais guerriers, mais il fallait reconnaître qu'ils étaient tenaces. Et malins. Trop malins pour pour compromettre de quelques façons que se soit le traité de paix signé deux cents plus tôt. Celui-ci, et les accords commerciaux qui en avaient découlé avaient apporté la prospérité aux deux partis. Non, il n'y avait rien à craindre des royaumes du nord. Le souci venait plutôt des habitants de la région. Bien qu'ils se tiennent tranquilles la plupart du temps, il était de notoriété publique qu'il ne se considérait pas comme appartenant à l'Empire. Malgré les siècles écoulés, ils espéraient encore obtenir leur indépendance. Ils se croyaient à part, n'acceptaient pas le système des castes, considéraient Banu comme un simple dieu parmi les autres... Alors, l'Empire faisait régner la peur pour étouffer tout risque de révolte. Et c'était de cette tâche ingrate dont avait hérité le seigneur Afalku. Il était donc arrivé en terre Dongoun à la tête d'une petite armée de soldats indisciplinés à peine sorti du camp d’entraînement. La majeure partie de son travail s'étant révélé être d'éviter que ceux-ci se laisse emporter par leur fougue et provoque eux-mêmes la révolte qu'ils étaient censés empêcher.

Il avait rencontré le père d'Illi le lendemain de son installation dans la cité de Saha Nibà. L'homme s'était présenté de lui-même à la caserne pour rencontrer le jeune général. Le seigneur Aflaku s'était tout de suite bien entendu avec le vieux bâtisseur, un homme fier et sage, qui, loin de souhaiter une rupture avec l'Empire, voulait au contraire une meilleure place pour son peuple au sein de celui-ci. Rapidement, une amitié était née entre eux.

Ce fut en allant rendre visite à son ami dans sa villa à l'extérieur de la cité qu'il avait rencontré Illi. Celle-ci revenait du fleuve, un panier de linge propre sous le bras. En l'apercevant, elle lui avait souri. «  Vous devez être l'ami de Père, lui avait-elle dit. Venez, il vous attend à la maison ». Puis, sans lui laisser le temps de répondre, elle était repartie vers sa demeure d'un pas joyeux, sa longue robe blanche flottant au vent.

Cette vision d'Illi trottinant gaiement au milieu des oliviers lui arracha un soupir. « Jamais je n'aurais dû la ramener avec moi , songea-t-il, j'ai détruit cette fleur fragile en l'arrachant à la terre qui l'a vu grandir »

Chassant de son esprit cette triste constatation, il reporta son attention sur ses filles et son cœur se gonfla d'orgueil. Chacune à sa manière, elles le rendaient toute si fière.
La plus grande, Lehna... Sa belle et douce Lehna. Elle était presque devenue une femme maintenant. Il ne l'avait pas vu grandir. Bientôt, il serait temps de lui trouver un mari. Chanceux serait l'homme qui l'épouserait.

Awrigha, sa cadette, n'était pas aussi jolie que son aînée, mais quelle intelligence chez cette gamine. Un esprit aussi acéré que sa langue. Il ne pouvait s’empêchait de la comparer à sa propre mère. Elle ferait une excellente conseillère pour son époux, pour peu qu'il parvienne à en trouver un qui la supporterait. Et enfin, sa petite Ania, si vive, si spontanée. Sauf en sa présence. Il l'intimidait, il le savait. Cela avait été le cas pour chacune de ses filles, six en tout. Combien de fois ses épouses avaient-elles essayé, en vain, de lui mettre dans les bras un bambin terrorisé, hurlant à pleins poumons, ses petits pieds brassant l'air désespérément malgré les menaces ou les promesses de sa mère. C'était de sa faute. Il n'était pas assez présent. Un intrus dans leur univers fermé. Ils comprenaient ce qu'elles ressentaient. Lui aussi avait eu peur de son père à leur âge. D'ailleurs, il l'avait craint toute sa vie.


Il jeta un dernier coup d’œil à la petite fille qui se trémoussait comme un vers sous les mains de la pauvre Lehna qui essayait tant bien que mal d'attacher les dernières mèches de cheveux. Il sourit. Ania était différente. Il avait fait le bon choix. Rester maintenant à l'annoncer à sa mère. Comme tout guerrier Afani, il avait traversé son lot d'épreuves. Mais celle-là lui semblait la plus dure.  Il se détestait d'avance pour la tristesse qu'il allait faire apparaître dans les yeux d'Illi, pour le fardeau qu'il allait imposer à sa fille. S'il avait eu une autre solution, il l'aurait choisi, mais il n'y en avait aucune. Son honneur, celui de toute sa famille était en jeu. Et l'honneur passait avant l'amour, même celui viscéral qu'un père ressent pour son enfant.



Pendant quelques instants, la petite Ania resta silencieuse, osant à peine respirer de peur de rompre le charme. La voix de sa sœur flottait encore dans l'air chaud de l'après-midi. Le temps lui-même semblait suspendu, comme si, lui aussi, c’était arrêté pour écouter le timbre mélodieux de la jeune conteuse. Puis la nature reprit ses droits et l'enfant recommença à s'agiter. C'était plus fort qu'elle. Elle n'arrivait pas à tenir en place plus de quelques minutes.

- Arrête donc un peu de bouger, petite gazelle, sinon ça va être complètement raté, la sermonna gentiment Lehna .

La fillette soupira et s'efforça de rester immobile pendant que sa sœur tressait la multitude de nattes qui composaient les coiffures traditionnelles des femmes Afani. Lehna était une experte, ses doigts fins et agiles donnaient l'impression de voler dans les jolis cheveux noirs d'Ania. Mais l'enfant commençait à trouver le temps long. Cela faisait des heures qu'elles étaient là, assises sur le grand tapis qui recouvrait le sol du salon des femmes. Si n'importe qui d'autre avait essayé de lui imposer ce traitement, la petite fille se serait sauvée depuis bien longtemps. Mais pas avec Lehna. Ania adorait Lehna. Alors pour lui faire plaisir, la petite essayait de canaliser toute cette énergie qui bouillonnait en elle.

- Dit Lehna, Suryani, elle est vraiment restée une jument toute sa vie ?

- Je ne sais pas, petite gazelle. Sans doute.

- Pauvre Suryani murmura Ania qui ne pouvait s'empêcher de frissonner à cette idée. Je trouve cela un peu dur comme punition. Bien sûr, elle n'aurait pas dû se montrer aussi capricieuse, mais je comprends qu'elle ne veuille pas épouser un homme vieux et moche, même si c'est le roi.

Lehna sourit devant la spontanéité de la benjamine, ses dents blanches ainsi dévoilées faisant ressortir la noirceur de sa peau.

- L'histoire ne dit pas qu'il n'était pas beau. Juste âgé. Et elle a désobéi à la volonté de son père. 
Toutes les femmes doivent obéir à leur père ou à leur mari, quand elle en ont un. C'est la volonté de Banu.

- Et les hommes ? Qui leur dit ce qu'ils doivent faire ?

-Eux se plient à la volonté de leur seigneur, de leur roi ou de l'empereur.

- Et l'empereur ?

-Quoi l'empereur ?

-À qui obéit-il ?

-Directement à Banu. Il essaye de guider son peuple selon la volonté de celui-ci. C'est pour ça que l'empire est aussi puissant. Nous obéissons aux dieux et en échange, ils veillent sur nous. Et Banu est le plus puissant d'entre eux. C'est pour ça que Suryani devait être puni. Sinon elle aurait attiré la misère sur sa famille et sur le royaume entier. Tu comprends ? Cela peut te paraître dur, mais si l'ordre des choses est brisé de grands malheurs arriveront.

Ania se tut un moment, songeuse. On n'entendait plus que le son du Iuth dont jouait une des domestiques dans la cour intérieur.

- Lehna ?

-Oui, petite gazelle.

- Est-ce que tu vas te marier ?

- Sans doute, répondit-elle sans cesser son ouvrage.

Toutefois, si ses mains continuaient de tresser d'adorables petites nattes, ses yeux, eux, reflétaient son angoisse à ce sujet. Âgée de quinze ans, elle savait que ce jour approchait inéluctablement. N'était-elle pas la plus âgée des filles du seigneur Afalku à ne pas être encore mariée ? Mais cela, la fillette, assise dos à sa sœur, ne le vit pas et elle reprit avec toute l'innocence propre à ses cinq ans : 

- Avec un vieil empereur tout moche.

Lehna rit et l'inquiétude disparut de ses yeux, balayés par la naïveté rafraîchissante de sa benjamine.  La petite n'avait pas encore intégré la retenue dont devaient faire preuve les femmes de la noblesse. Cela désespérait leurs mères, mais pour la jeune fille, c'était une véritable bouffée d'oxygène. Pour sûre, sa soeur lui manquerait quand elle partirait pour la demeure de son époux.

- Non Ania. D'abord, l'empereur n'est ni vieux, ni moche. C'est un grand et puissant guerrier. Et puis, cela m’étonnerait qu'il veuille de moi.

- Moi pas.

L'adolescente sourit humblement ce qui illumina son visage délicat. « Oui, j'en suis sûre. Si l'empereur te voyait, il tomberait immédiatement amoureux de toi »songea la petite fille. Pour elle, la beauté de sa sœur surpassait de loin celle de toutes les princesses des contes qu'elle lui racontait pour la distraire. Sa peau était plus noire que les perles que Père offraient parfois aux mères ou à ses filles pour qu'elles les mettent dans leurs cheveux. Sa chevelure, de la même couleur, brillait de mille éclats. Le moindre de ses gestes respirait la douceur et la gentillesse. Ania admirait sa sœur. Elle rêvait de lui ressembler.

- Et moi, finit-elle par demander timidement, est-ce que je vais me marier un jour ?

Avant que l'adolescente n'eût le temps d'ouvrir la bouche, Awhriga qui brodait à quelques mètres d'elles prit la parole :

- Qui voudrait de toi, petit babouin des plaines ? Tu n'es même pas une vraie afani. Regarde ta peau ! Pâle comme tu es, aucun homme ne posera jamais les yeux sur toi. Quelle idée a eu Père d'épouser une Dongoun, une bâtisseuse, presque aussi blanche que ces barbares des terres du Nord  ?

- Awhriga, s'écria Lehna, tu n'as pas le droit de dire des choses comme ça.

Cette dernière hocha les épaules et se replongea dans ses fils.

- Tu ne dois pas l'écouter Ania. Elle ne raconte que des mensonges. Je suis sûre que tu trouveras un mari. Un homme bon, comme Père, qui te respectera et qui te chérira. 


Ania fit semblant de croire sa grande sœur. Elle était si gentille. La petite fille ne voulait pas lui faire de peine en montrant son chagrin. Mais au fond d'elle, elle savait qu'Awhriga avait raison. Même si celle-ci n'était qu'une méchante vipère, qui prenait un malin plaisir à blesser les autres, à dix ans, elle ne faisait que dire à voix haute ce que les autres femmes pensaient tout bas.  
Le jeu du pouvoir

prologue

"  L'on raconte qu'aux temps anciens, bien avant que le royaume de Marubhümi ne devienne un empire, naquit une adorable petite fille à la peau plus noire que la nuit. Son père la prénomma Suryani.
Les années passèrent. La petite fille devint une jeune femme, dont la beauté n'avait de comparable que celle du soleil aux milles rayons d'or. De valeureux guerriers affluèrent de partout pour lui faire la cour, marchant parfois des semaines entières dans le désert brûlant pour avoir une chance d'obtenir la main de la belle. Ils déposèrent à ses pieds des montagnes de cadeaux. En vain. Ils ne récoltèrent de la belle Suryani qu'un regard dédaigneux. Qui étaient-ils pour prétendre la mériter, elle, la plus jolie fille du royaume ? Et surtout pourquoi se marier et quitter son père et ses gens qui lui passaient le moindre de ses caprices ?
Le soleil se coucha plus d'un millier de fois sans qu'aucun homme trouve grâce aux yeux de la jeune femme. Et son père renvoya les uns après les autres chacun des prétendants. Jusqu'au jour où le roi lui-même vint demander la main de la belle. Le père, certain que cette fois-ci sa fille serait satisfaite, s'empressa d'aller lui annoncer la bonne nouvelle. Mais celle-ci refusa. Peut lui importer la richesse du souverain. Ce dernier était vieux et avait déjà de nombreuses épouses. Hors de question qu'elle ne l'épouse. Suryani voulait être la première, l'unique, ce n'était pas négociable.
Mais le roi était un homme si puissant, les bénéfices de cette union si grands et le père de Suryani si las que pour la première fois de sa vie, il tînt tête à sa fille. La belle eut beau tempêter, pleurer, supplier, il ne céda pas et le mariage fut conclu.
Plusieurs jours de fêtes furent décidé au terme desquels Suryani devait rejoindre son nouvel époux. Tout le monde se réjouissait, célébrant avec enthousiasme l'union de la plus belle fille du royaume et de leur souverain bien-aimé. Tout le monde, sauf la mariée. Celle-ci fulminait, ne pouvant concevoir que son père lui ait dit non. Ces gens ne la connaissaient pas s'ils pensaient qu'elle allait laisser faire ça. Dés que ses domestiques eurent le dos tourné, elle rassembla ses affaires et s'enfuit de la demeure paternelle. N'ayant nulle part d'autre où se réfugier, elle qui n'était jamais sortie de chez elle, la belle alla frapper à la porte de sa vieille nourrice. «  Petite mère, petite mère, aide-moi, je t'en conjure» la supplia-t-elle. Devant les yeux implorant sa petite protégée, la vieille nourrice accepta de la cacher dans sa modeste habitation.
Le royaume entier chercha Suryani et cela pendant des jours. Le roi, persuadé que celle-ci s'était réfugiée chez l'un de ses anciens soupirants, envoya des soldats à travers tout le royaume. Mais personne ne pensa à la vieille nourrice.
La jeune fille aurait pû restée cachée là des années. Ou peut-être pas, à bien y réfléchir. Aurait-elle supportée la vie modeste des gens des castes inférieurs, elle qui était née Afani et avait toujours bénéficiait des avantages du à son rang ? Nous ne le saurons jamais, car l'histoire de sa fuite arriva aux oreilles de Banu le sanglant, dieu parmi les dieux. À cette nouvelle, il entra dans une rage noire. Ses guerriers devaient être respectés. Comment une simple femme osait-elle désobéir, déshonorant du même coup son père et son roi ? En agissant ainsi, c'était lui-même qu'elle insultait et cela il ne pouvait le tolérer. Suryani devait être puni.
Pour ce faire, il envoya un de ses subalternes, un esprit du feu, aussi séduisant que malin dans la cité où vivait la belle. Celui-ci prit la forme d'un jeune combattant, beau comme un prince et fort comme un taureau. Quand il fit son apparition dans les quartiers pauvres, monté sur un magnifique pur-sang, toutes les femmes arrêtèrent de travailler pour l'admirer. Le guerrier ne leur accorda pas un regard et continua sa route vers la bicoque de la vieille nourrice. Il y trouva Suryani, qui, au mépris de toute prudence, brossait ses longs cheveux au soleil. Elle l'aperçut et suspendit son geste. Il lui sourit et elle tomba immédiatement sous son charme, acceptant sans hésiter de l'épouser. Mais la vieille nourrice, que l'âge avait rendue méfiante et pleine de sagesse, mit en garde sa fille nourricière. “Les apparences sont parfois trompeuses mon petit rayon de soleil. Pour être sûre que celui-ci est le bon, fais cuire un pain. Si la miche se brise, c'est Ekàn, protectrice du foyer, qui tente de t'avertir. Renonce alors à ton projet. Il ne t'apportera que du malheur»dit-elle à sa protégée.
Parce qu'une femme écoute toujours celle qui la nourrit au sein, la belle Suryani se mit aussitôt à l'ouvrage. Elle qui n'avait jamais travaillé de sa vie, pétri la pâte de ses mains fines, encore et encore pour que son pain soit le plus beau, aussi beau que son futur mari.
Pourtant, malgré ses efforts, quand elle sortit la miche du four, celle-ci se brisa. Pendant un court instant, elle resta indécise, fixant le pain comme si celui-ci pouvait lui donner une réponse. Puis elle haussa les épaules et choisit d'ignorer les recommandations de sa nourrice. Le soir même, elle épousa l'esprit du feu.
Comme le veut la coutume, le nouveau marié emmena sa jeune épouse sur sa monture. Caché sous un voile, personne ne reconnut la promise du roi que tout le monde cherchait partout et le serviteur de Banu réussit sans mal à lui faire quitter la ville. Ils chevauchèrent de longues heures, s'enfonçant profondément dans le désert brûlant. Quand enfin ils descendirent de cheval, Suryani s'approcha de son nouvel époux pour l'embrasser. À peine ses lèvres eurent-elles effleuré les siennes que le jeune guerrier s'éloigna d'elle. Suryani voulut le suivre, mais ses membres lui semblaient soudain peser si lourd. Sa tête lui tournait. Mais qu'est-ce qui lui arrivait ?
Sans se départir de son sourire enjôleur, l'esprit du feu contempla la magnifique jument qui se tenait maintenant à la place de sa jeune épouse. Il lui tourna ensuite le dos et repartit dans le désert où il disparut.
L'histoire raconte que lors d'une de ses chasses dans le désert, le roi tomba sur une magnifique jument à la robe aussi noire que la nuit. Sous le charme, il la fit tout de suite conduire dans ses écuries ? Quant à sa promise, le souverain se remit bien vite de sa disparition et épousa la jeune sœur de celle-ci, un peu moins jolie, mais beaucoup plus aimable. L'ordre de choses était enfin rétabli."