Gérôme  - The terrace of the seraglio, 1898
En voyant leur père pénétrer dans le salon des femmes, les trois filles se levèrent précipitamment. «  Bonjours Père » le saluèrent les deux aînées. La benjamine ne dit rien. Elle détestait cet homme. D'abord, il lui faisait peur. Et Ania n'aimait pas admettre que quelque chose l'effrayait. Elle était une Afani. Elle ne craignait rien, ni personne. Sauf lui. Mais il n'y avait pas que ça. Après ses visites, les mères devenaient encore plus méchantes, de vraies vipères. Parfois même, cela faisait pleurer sa maman. Ania se sentait si triste, si impuissante dans ces moments-là.

D'habitude, quand le géant venait, la petite s'éclipsait avant qu'il n'ait eu le temps de se rendre compte de sa présence. Elle était très douée pour se cacher. Personne ne la trouvait jamais. Bon, souvent après elle se faisait gronder. Les adultes n’appréciaient pas qu'elles disparaissent ainsi. Elles aimaient avoir le contrôle, tout le temps, sur tout, et surtout sur elle. Ania ne le supportait pas. Elle ne tolérait pas qu'on lui dise ce qu'elle devait faire ou ne pas faire. «  Une rebelle. Elle a ça dans le sang, disait souvent la grande-mère en parlant d'elle. Mais j'en ai maté des plus coriaces. Qu'elle prenne garde ». Cela donnait encore plus envie à la petite fille de désobéir. De toute façon, même si elle avait voulu se plier aux règles, elle n'en aurait pas était capable. Elle ne savait pas comment elles faisaient toutes pour rester assises des heures durant, sans bouger un sourcil. Elle, au bout d'à peine quelques minutes, tout son corps la démangeait comme s'il avait été envahi par une armée de fourmis. Il fallait qu'elle se lève, qu'elle coure, c'était plus fort qu'elle. Elle ne pouvait pas faire autrement.

Mais devant le géant, les fourmis avaient disparu. La fillette resta tétanisée, incapable de fuir. L'homme s'approcha d'elle et de ses sœurs, et embrassa chacune d'elles sur le front. Quand ce fut son tour, Ania serra ses petits poings et leva fièrement la tête vers lui, affrontant avec courage ce qu'elle considérait comme une menace. «  Je suis une Afani, je n'ai peur de personne » se répétait-elle en boucle. Le guerrier s'agenouilla devant elle, la fixant comme s'il voulait graver son visage dans son esprit. Dans son regard, l'amusement se mêlait à la mélancolie. Il la prit ensuite par les épaules et demanda d'une grosse voix, qui résonna le long des murs en terre cuite, faisant trembler la petite :

- Pourrais-tu aller chercher ta maman, s'il te plaît mon enfant?

La petite ne se fit pas prier. Elle hocha vivement la tête et bondit hors de la pièce, pressée de mettre le plus de distance possible entre elle et le géant.

Ania savait exactement où trouvait sa maman. Comme tous les après-midi, à l'heure de la sieste, elle et les autres femmes se reposaient dans la cour intérieure, à l'ombre des palmiers. Parfois, elles se baignaient pour se rafraîchir. Il fallait de longs aller-retour aux domestiques pour remplir le bassin. Le fleuve était à plus d'une demi-heure de marche. Du moins, c'est ce que les servantes lui avaient dit. Ania n'avait jamais mis les pieds en dehors du palais. Plusieurs fois, elle avait pensé suivre les domestiques. Celles-ci ne se seraient aperçues de rien, mais malgré son jeune âge et son esprit mutin, la fillette était assez intelligente pour savoir qu'il y avait des interdits qu'elle ne pouvait transgresser.

Elle arriva dans la cour essoufflée. Elle avait couru le plus vite possible. Toute sa vie, on lui avait répété qu'il fallait faire son maximum pour satisfaire le seigneur Afalku.

En la voyant arriver, le souffle court et les joues rouges, sa coiffure à moitié terminée, la grade-mère fronça les sourcils.

- Qu'as-tu mon enfant ? Et que fais-tu ici ? Ne vois-tu pas que les adultes se reposent ?

Le ton sec de la vieille dame démontrait son agacement. La fillette baissa la tête. Elle savait bien qu'elle n'était pas la bienvenue en ces lieux à l'heure de la sieste, mais elle avait pensé que les ordres de Père primaient sur les consignes de la grande-mère. Peut-être s’était-elle trompée ? Dans ce cas-là, elle allait encore avoir des ennuis.

-Et bien, petite, vas-tu nous dire ce qui t'a poussé à désobéir ou un chacal t'a t'il mangé la langue ? Dépêche-toi, j’attends ?

-Je...Le, bafouilla la petite.

-Voilà qu'elle ne sait même plus parler, maintenant. Glorieuse Ekàn, Banu tout puissant, que nous vous avons donc fait pour mériter cette enfant .

La vieille se tourna ensuite vers la mère d'Ania. Son regard sévère montrait qu'elle tenait celle-ci pour responsable du mauvais comportement de sa fille. La petite s'en voulut encore plus. C'était en partie à cause d'elle que les autres femmes méprisaient autant sa pauvre maman.

Rien dans le comportement d'Illi ne montrait que le mépris de sa belle-mère et de ses sœurs de mariage l'affectait. Cela n'aurait fait qu'en rajouter au calvaire de sa fille. Sans se départir du sourire de façade qu'elle arborait en toute circonstance, elle se leva et vint s'agenouiller devant son enfant, s'interposant entre elle et la matriarche qui la terrifiait tant.

- Qu'est-ce qu'il y a, mon rayon de soleil, dit-elle d'une voix douce, tu sais que tu n'as pas le droit de venir ici pendant les heures chaudes.

- Je sais maman. Je dois rester avec Lehna et Awhriga et ne pas faire de bruit. Mais Père est ici. Il veut te voir.

Ania vit sa mère blêmir. Les autres femmes abandonnèrent leur rictus méprisant et se jetèrent un regard interrogateur. Ce n'était pas dans les habitudes de leur seigneur de venir les voir pendant la sieste.

- Le seigneur Afalku est là. Pourquoi ne pas l'avoir dit tout de suite ? Et que t'as-t-il demandé exactement ? S'écria Saïda, la deuxième épouse, au bord de l'hystérie.  

- Il m'a demandé d'aller chercher ma maman, répondit docilement Ania.

Elle savait qu'il fallait mieux éviter de contrarier la mère d'Awrigha quand elle était dans cet état.

-En ces mots, lui demanda-t-elle en la saisissant par les épaules.

La petite fille hocha la tête, au bord des larmes. C'est pour ça qu'elle détestait Père. A chaque fois, c'était la même histoire.  Il arrivait, comme ça, l'air de rien, et venait chambouler tout son monde. Il rendait les femmes à moitié folles et c'était à elle ou à sa mère qu'elle s'en prenait. Ce n'était pas juste.

- Cette gamine ment à coup sûr, reprit Saïda, prenant les autres femmes à partie. Pourquoi notre seigneur voudrait-il voir uniquement Illi ? Cela n'a aucun sens. Et regardez là se dandiner d'un pied sur l'autre. C'est sa conscience qui la taraude.

Ania se contraignit à rester immobile, serrant ses petits poings à s'en faire saigner les paumes. Elle aurait voulu pouvoir disparaître, échapper à ses regards hostiles qui la transperçaient. Derrière elles, les servantes avaient cessé de parler. Même la joueuse de luth s’était interrompue. On n'entendait plus que le chant des criquets. Toute l'attention était tournée vers Illi.

Au bout d'un temps qui sembla interminable à la fillette, la voix de la grande-mère creva le silence, mettant ainsi fin à son supplice.

- Allons-y toutes. Mon fils ne pourra que se réjouir que toutes les femmes de sa vie viennent l’accueillir.


«  Ça, c'est elle qui le dit »songea Illi qui connaissait bien l'aversion de son mari pour l'agitation qui régnait dans l'appartement des femmes. Toutes ces minauderies, ces disputes, ces mesquineries l'épuisaient. C'était pour ça qu'il l'avait choisie, elle, une fille de la caste des bâtisseurs. Elle, qui avait grandi en liberté, au grand air, loin de l'univers fermé et malsain où évoluaient les femmes Afani. Par amour pour ce beau guerrier, et aussi un peu, il faut bien l'avouer, pour assurer une place au sein de l'empire à sa famille, elle s’était laissé enfermer. Comme elle le regrettait aujourd'hui. Oh, elle aimait son mari, malgré ses absences et la distance qu'il imposait entre eux depuis quelques années, mais elle regrettait le temps où elle pouvait se promener dans les rues de sa chère cité, les étalages des marchands, les tenues colorées, la joie de vivre du peuple dongoun, de son peuple, leurs sourires sincères.... Elle aurait aimé partager tout ça avec sa fille, la prendre dans ses bras, rire avec elle à en avoir mal aux joues, mais ici cela ne se faisait pas. Et la grande-mère veillait au grain.


Un autre roman sur lequel je travaille, de la sf cette fois-ci. Venez découvrir les aventures de Ruby, une adolescente rebelle,en rupture avec ses parents, et de Samuel, un mystérieux garçon vivant cacher dans les souterrains de New York.




La porte claqua violemment. La petite Lily qui dormait dans la chambre d'à côté se mit aussitôt à hurler à plein poumon. Pour un bébé censé être parfait, qu'est-ce qu'il pouvait pleurer ce mioche, pensa Ruby en se jetant sur son lit. Une vraie sirène d'incendie. Ça n'arrêtait pas. Ni le jour, ni la nuit. Et bien sûr, c'était de sa faute. Tout était toujours de sa faute. Elle faisait trop de bruit, disait trop de gros mots. Son sale caractère déteignait sur l'enfant. S'ils avaient eu assez d'argent, ses parents l'auraient certainement envoyée en pension pour pouvoir tout recommencer à zéro avec la parfaite, la merveilleuse Lily. Mais cela coûtait cher, la pension, et toutes leurs économies étaient passées dans la conception de la petite. Ces maudits médecins leur avaient pris jusqu'à la dernière miette. Ils commençaient pourtant tout juste à s'en sortir, à voir le bout du tunnel. L'adolescente ne comprenait pas quelle mouche avait piqué ses parents. Ils n'avaient pas les moyens.
Allongée sur son lit, elle écouta les pas de sa mère dans l'escalier. Elle venait consoler le bébé. Cela lui prendrait des heures à la calmer. Pour sûr, Rubis allait en entendre parler pendant un moment de cette histoire. Ce n'était pourtant pas sa faute si sa mère s'en était pris à elle dès qu'elle avait franchi le pas de la porte de l'appartement. Au souvenir de cette dispute, ses yeux la piquèrent de nouveau, mais aucune larme ne s'en échappa. Cela faisait des années que l'adolescente n'avait pas pleuré. Pour rien au monde elle ne montrerait aux autres ses faiblesses. Et pourtant, malgré ses bonnes résolutions, son allure de fille que rien ne pouvait atteindre, les paroles de sa mère parvenaient toujours à la blesser.
« Incapable, bonne à rien » ses mots revenaient la hanter, la brûlant de l'intérieur. «Une incapable ». C'était ce qu'elle avait toujours été, une source perpétuelle de déception pour ses parents. Avant même sa naissance, elle avait déjà échoué à faire ce que l'on attendait d'elle. Le reste de sa vie n'avait été que la continuité de se premier échec.

D'un geste rageur, elle jeta son oreiller contre le mur. Durant toutes ses années,elle avait fait de son mieux, dans le vain espoir qu'un jour elle verrait de la fierté dans le regard de ses géniteurs, qu'ils finiraient par l'aimer. Mais maintenant, ils avaient Lily. Tout était foutu. Jamais elle ne parviendrait à l'égaler.


Lien vers l'image : http://jpgraveur.com/2010/08/19/bois-grave-new-york-woodcut-new-york/ 


Caché dans l'ombre de l'antichambre qui séparait le monde des hommes de celui des femmes, le seigneur Afalku observait ses filles. Il profitait de la quiétude des lieux, sachant bien que son arrivée en briserait l'harmonie. Ses enfants arrêteraient leurs activités, ses épouses et ses domestiques accourraient... Il fut un temps où il avait apprécié d'être ainsi le centre de leur univers, mais il avait vieilli. Mûri aussi, du moins, il aimait à le penser. Aujourd'hui, tout cela le fatiguait. Rien ne lui plairait plus que de pouvoir profiter de sa famille, dans le calme et la sérénité, mais rien n'était jamais simple avec les femmes. C'est pourquoi il préférait rester avec ses guerriers. Parfois, il en venait même à se demander si le droit d'avoir plusieurs épouses accordé aux hommes de son rang était un privilège ou un devoir. En ce moment, il penchait plutôt en faveur du devoir.

Son mariage avec Illi, sa troisième femme, avait été une parenthèse agréable, un véritable vent de fraîcheur dans sa vie. Il se souvenait encore de leur rencontre : les champs d'oliviers, l'odeur de la fleur d'oranger et surtout son sourire, plein d'innocence et de sincérité. Cela faisait si longtemps. Il sourit en repensant à cette époque. Il dirigeait alors une troupe de soldats à la frontière. Une présence militaire importante et un roulement régulier des troupes en faisaient un passage quasi obligé dans la carrière d'un officier de l'Empire. Ce n'était pas que les royaumes du nord représentaient une quelconque menace. La dernière guerre qui les avait opposés avait bien failli anéantir les deux civilisations. Le seigneur Afalku en savait quelque chose, il s'en était fallu de peu pour que sa lignée ne s'éteigne. Que seraient devenus alors ses ancêtres sans aucun guerrier pour les honorer et perpétuer leur nom ? Ces hommes des terres froides étaient de très mauvais guerriers, mais il fallait reconnaître qu'ils étaient tenaces. Et malins. Trop malins pour pour compromettre de quelques façons que se soit le traité de paix signé deux cents plus tôt. Celui-ci, et les accords commerciaux qui en avaient découlé avaient apporté la prospérité aux deux partis. Non, il n'y avait rien à craindre des royaumes du nord. Le souci venait plutôt des habitants de la région. Bien qu'ils se tiennent tranquilles la plupart du temps, il était de notoriété publique qu'il ne se considérait pas comme appartenant à l'Empire. Malgré les siècles écoulés, ils espéraient encore obtenir leur indépendance. Ils se croyaient à part, n'acceptaient pas le système des castes, considéraient Banu comme un simple dieu parmi les autres... Alors, l'Empire faisait régner la peur pour étouffer tout risque de révolte. Et c'était de cette tâche ingrate dont avait hérité le seigneur Afalku. Il était donc arrivé en terre Dongoun à la tête d'une petite armée de soldats indisciplinés à peine sorti du camp d’entraînement. La majeure partie de son travail s'étant révélé être d'éviter que ceux-ci se laisse emporter par leur fougue et provoque eux-mêmes la révolte qu'ils étaient censés empêcher.

Il avait rencontré le père d'Illi le lendemain de son installation dans la cité de Saha Nibà. L'homme s'était présenté de lui-même à la caserne pour rencontrer le jeune général. Le seigneur Aflaku s'était tout de suite bien entendu avec le vieux bâtisseur, un homme fier et sage, qui, loin de souhaiter une rupture avec l'Empire, voulait au contraire une meilleure place pour son peuple au sein de celui-ci. Rapidement, une amitié était née entre eux.

Ce fut en allant rendre visite à son ami dans sa villa à l'extérieur de la cité qu'il avait rencontré Illi. Celle-ci revenait du fleuve, un panier de linge propre sous le bras. En l'apercevant, elle lui avait souri. «  Vous devez être l'ami de Père, lui avait-elle dit. Venez, il vous attend à la maison ». Puis, sans lui laisser le temps de répondre, elle était repartie vers sa demeure d'un pas joyeux, sa longue robe blanche flottant au vent.

Cette vision d'Illi trottinant gaiement au milieu des oliviers lui arracha un soupir. « Jamais je n'aurais dû la ramener avec moi , songea-t-il, j'ai détruit cette fleur fragile en l'arrachant à la terre qui l'a vu grandir »

Chassant de son esprit cette triste constatation, il reporta son attention sur ses filles et son cœur se gonfla d'orgueil. Chacune à sa manière, elles le rendaient toute si fière.
La plus grande, Lehna... Sa belle et douce Lehna. Elle était presque devenue une femme maintenant. Il ne l'avait pas vu grandir. Bientôt, il serait temps de lui trouver un mari. Chanceux serait l'homme qui l'épouserait.

Awrigha, sa cadette, n'était pas aussi jolie que son aînée, mais quelle intelligence chez cette gamine. Un esprit aussi acéré que sa langue. Il ne pouvait s’empêchait de la comparer à sa propre mère. Elle ferait une excellente conseillère pour son époux, pour peu qu'il parvienne à en trouver un qui la supporterait. Et enfin, sa petite Ania, si vive, si spontanée. Sauf en sa présence. Il l'intimidait, il le savait. Cela avait été le cas pour chacune de ses filles, six en tout. Combien de fois ses épouses avaient-elles essayé, en vain, de lui mettre dans les bras un bambin terrorisé, hurlant à pleins poumons, ses petits pieds brassant l'air désespérément malgré les menaces ou les promesses de sa mère. C'était de sa faute. Il n'était pas assez présent. Un intrus dans leur univers fermé. Ils comprenaient ce qu'elles ressentaient. Lui aussi avait eu peur de son père à leur âge. D'ailleurs, il l'avait craint toute sa vie.


Il jeta un dernier coup d’œil à la petite fille qui se trémoussait comme un vers sous les mains de la pauvre Lehna qui essayait tant bien que mal d'attacher les dernières mèches de cheveux. Il sourit. Ania était différente. Il avait fait le bon choix. Rester maintenant à l'annoncer à sa mère. Comme tout guerrier Afani, il avait traversé son lot d'épreuves. Mais celle-là lui semblait la plus dure.  Il se détestait d'avance pour la tristesse qu'il allait faire apparaître dans les yeux d'Illi, pour le fardeau qu'il allait imposer à sa fille. S'il avait eu une autre solution, il l'aurait choisi, mais il n'y en avait aucune. Son honneur, celui de toute sa famille était en jeu. Et l'honneur passait avant l'amour, même celui viscéral qu'un père ressent pour son enfant.



Pendant quelques instants, la petite Ania resta silencieuse, osant à peine respirer de peur de rompre le charme. La voix de sa sœur flottait encore dans l'air chaud de l'après-midi. Le temps lui-même semblait suspendu, comme si, lui aussi, c’était arrêté pour écouter le timbre mélodieux de la jeune conteuse. Puis la nature reprit ses droits et l'enfant recommença à s'agiter. C'était plus fort qu'elle. Elle n'arrivait pas à tenir en place plus de quelques minutes.

- Arrête donc un peu de bouger, petite gazelle, sinon ça va être complètement raté, la sermonna gentiment Lehna .

La fillette soupira et s'efforça de rester immobile pendant que sa sœur tressait la multitude de nattes qui composaient les coiffures traditionnelles des femmes Afani. Lehna était une experte, ses doigts fins et agiles donnaient l'impression de voler dans les jolis cheveux noirs d'Ania. Mais l'enfant commençait à trouver le temps long. Cela faisait des heures qu'elles étaient là, assises sur le grand tapis qui recouvrait le sol du salon des femmes. Si n'importe qui d'autre avait essayé de lui imposer ce traitement, la petite fille se serait sauvée depuis bien longtemps. Mais pas avec Lehna. Ania adorait Lehna. Alors pour lui faire plaisir, la petite essayait de canaliser toute cette énergie qui bouillonnait en elle.

- Dit Lehna, Suryani, elle est vraiment restée une jument toute sa vie ?

- Je ne sais pas, petite gazelle. Sans doute.

- Pauvre Suryani murmura Ania qui ne pouvait s'empêcher de frissonner à cette idée. Je trouve cela un peu dur comme punition. Bien sûr, elle n'aurait pas dû se montrer aussi capricieuse, mais je comprends qu'elle ne veuille pas épouser un homme vieux et moche, même si c'est le roi.

Lehna sourit devant la spontanéité de la benjamine, ses dents blanches ainsi dévoilées faisant ressortir la noirceur de sa peau.

- L'histoire ne dit pas qu'il n'était pas beau. Juste âgé. Et elle a désobéi à la volonté de son père. 
Toutes les femmes doivent obéir à leur père ou à leur mari, quand elle en ont un. C'est la volonté de Banu.

- Et les hommes ? Qui leur dit ce qu'ils doivent faire ?

-Eux se plient à la volonté de leur seigneur, de leur roi ou de l'empereur.

- Et l'empereur ?

-Quoi l'empereur ?

-À qui obéit-il ?

-Directement à Banu. Il essaye de guider son peuple selon la volonté de celui-ci. C'est pour ça que l'empire est aussi puissant. Nous obéissons aux dieux et en échange, ils veillent sur nous. Et Banu est le plus puissant d'entre eux. C'est pour ça que Suryani devait être puni. Sinon elle aurait attiré la misère sur sa famille et sur le royaume entier. Tu comprends ? Cela peut te paraître dur, mais si l'ordre des choses est brisé de grands malheurs arriveront.

Ania se tut un moment, songeuse. On n'entendait plus que le son du Iuth dont jouait une des domestiques dans la cour intérieur.

- Lehna ?

-Oui, petite gazelle.

- Est-ce que tu vas te marier ?

- Sans doute, répondit-elle sans cesser son ouvrage.

Toutefois, si ses mains continuaient de tresser d'adorables petites nattes, ses yeux, eux, reflétaient son angoisse à ce sujet. Âgée de quinze ans, elle savait que ce jour approchait inéluctablement. N'était-elle pas la plus âgée des filles du seigneur Afalku à ne pas être encore mariée ? Mais cela, la fillette, assise dos à sa sœur, ne le vit pas et elle reprit avec toute l'innocence propre à ses cinq ans : 

- Avec un vieil empereur tout moche.

Lehna rit et l'inquiétude disparut de ses yeux, balayés par la naïveté rafraîchissante de sa benjamine.  La petite n'avait pas encore intégré la retenue dont devaient faire preuve les femmes de la noblesse. Cela désespérait leurs mères, mais pour la jeune fille, c'était une véritable bouffée d'oxygène. Pour sûre, sa soeur lui manquerait quand elle partirait pour la demeure de son époux.

- Non Ania. D'abord, l'empereur n'est ni vieux, ni moche. C'est un grand et puissant guerrier. Et puis, cela m’étonnerait qu'il veuille de moi.

- Moi pas.

L'adolescente sourit humblement ce qui illumina son visage délicat. « Oui, j'en suis sûre. Si l'empereur te voyait, il tomberait immédiatement amoureux de toi »songea la petite fille. Pour elle, la beauté de sa sœur surpassait de loin celle de toutes les princesses des contes qu'elle lui racontait pour la distraire. Sa peau était plus noire que les perles que Père offraient parfois aux mères ou à ses filles pour qu'elles les mettent dans leurs cheveux. Sa chevelure, de la même couleur, brillait de mille éclats. Le moindre de ses gestes respirait la douceur et la gentillesse. Ania admirait sa sœur. Elle rêvait de lui ressembler.

- Et moi, finit-elle par demander timidement, est-ce que je vais me marier un jour ?

Avant que l'adolescente n'eût le temps d'ouvrir la bouche, Awhriga qui brodait à quelques mètres d'elles prit la parole :

- Qui voudrait de toi, petit babouin des plaines ? Tu n'es même pas une vraie afani. Regarde ta peau ! Pâle comme tu es, aucun homme ne posera jamais les yeux sur toi. Quelle idée a eu Père d'épouser une Dongoun, une bâtisseuse, presque aussi blanche que ces barbares des terres du Nord  ?

- Awhriga, s'écria Lehna, tu n'as pas le droit de dire des choses comme ça.

Cette dernière hocha les épaules et se replongea dans ses fils.

- Tu ne dois pas l'écouter Ania. Elle ne raconte que des mensonges. Je suis sûre que tu trouveras un mari. Un homme bon, comme Père, qui te respectera et qui te chérira. 


Ania fit semblant de croire sa grande sœur. Elle était si gentille. La petite fille ne voulait pas lui faire de peine en montrant son chagrin. Mais au fond d'elle, elle savait qu'Awhriga avait raison. Même si celle-ci n'était qu'une méchante vipère, qui prenait un malin plaisir à blesser les autres, à dix ans, elle ne faisait que dire à voix haute ce que les autres femmes pensaient tout bas.  
Le jeu du pouvoir

prologue

"  L'on raconte qu'aux temps anciens, bien avant que le royaume de Marubhümi ne devienne un empire, naquit une adorable petite fille à la peau plus noire que la nuit. Son père la prénomma Suryani.
Les années passèrent. La petite fille devint une jeune femme, dont la beauté n'avait de comparable que celle du soleil aux milles rayons d'or. De valeureux guerriers affluèrent de partout pour lui faire la cour, marchant parfois des semaines entières dans le désert brûlant pour avoir une chance d'obtenir la main de la belle. Ils déposèrent à ses pieds des montagnes de cadeaux. En vain. Ils ne récoltèrent de la belle Suryani qu'un regard dédaigneux. Qui étaient-ils pour prétendre la mériter, elle, la plus jolie fille du royaume ? Et surtout pourquoi se marier et quitter son père et ses gens qui lui passaient le moindre de ses caprices ?
Le soleil se coucha plus d'un millier de fois sans qu'aucun homme trouve grâce aux yeux de la jeune femme. Et son père renvoya les uns après les autres chacun des prétendants. Jusqu'au jour où le roi lui-même vint demander la main de la belle. Le père, certain que cette fois-ci sa fille serait satisfaite, s'empressa d'aller lui annoncer la bonne nouvelle. Mais celle-ci refusa. Peut lui importer la richesse du souverain. Ce dernier était vieux et avait déjà de nombreuses épouses. Hors de question qu'elle ne l'épouse. Suryani voulait être la première, l'unique, ce n'était pas négociable.
Mais le roi était un homme si puissant, les bénéfices de cette union si grands et le père de Suryani si las que pour la première fois de sa vie, il tînt tête à sa fille. La belle eut beau tempêter, pleurer, supplier, il ne céda pas et le mariage fut conclu.
Plusieurs jours de fêtes furent décidé au terme desquels Suryani devait rejoindre son nouvel époux. Tout le monde se réjouissait, célébrant avec enthousiasme l'union de la plus belle fille du royaume et de leur souverain bien-aimé. Tout le monde, sauf la mariée. Celle-ci fulminait, ne pouvant concevoir que son père lui ait dit non. Ces gens ne la connaissaient pas s'ils pensaient qu'elle allait laisser faire ça. Dés que ses domestiques eurent le dos tourné, elle rassembla ses affaires et s'enfuit de la demeure paternelle. N'ayant nulle part d'autre où se réfugier, elle qui n'était jamais sortie de chez elle, la belle alla frapper à la porte de sa vieille nourrice. «  Petite mère, petite mère, aide-moi, je t'en conjure» la supplia-t-elle. Devant les yeux implorant sa petite protégée, la vieille nourrice accepta de la cacher dans sa modeste habitation.
Le royaume entier chercha Suryani et cela pendant des jours. Le roi, persuadé que celle-ci s'était réfugiée chez l'un de ses anciens soupirants, envoya des soldats à travers tout le royaume. Mais personne ne pensa à la vieille nourrice.
La jeune fille aurait pû restée cachée là des années. Ou peut-être pas, à bien y réfléchir. Aurait-elle supportée la vie modeste des gens des castes inférieurs, elle qui était née Afani et avait toujours bénéficiait des avantages du à son rang ? Nous ne le saurons jamais, car l'histoire de sa fuite arriva aux oreilles de Banu le sanglant, dieu parmi les dieux. À cette nouvelle, il entra dans une rage noire. Ses guerriers devaient être respectés. Comment une simple femme osait-elle désobéir, déshonorant du même coup son père et son roi ? En agissant ainsi, c'était lui-même qu'elle insultait et cela il ne pouvait le tolérer. Suryani devait être puni.
Pour ce faire, il envoya un de ses subalternes, un esprit du feu, aussi séduisant que malin dans la cité où vivait la belle. Celui-ci prit la forme d'un jeune combattant, beau comme un prince et fort comme un taureau. Quand il fit son apparition dans les quartiers pauvres, monté sur un magnifique pur-sang, toutes les femmes arrêtèrent de travailler pour l'admirer. Le guerrier ne leur accorda pas un regard et continua sa route vers la bicoque de la vieille nourrice. Il y trouva Suryani, qui, au mépris de toute prudence, brossait ses longs cheveux au soleil. Elle l'aperçut et suspendit son geste. Il lui sourit et elle tomba immédiatement sous son charme, acceptant sans hésiter de l'épouser. Mais la vieille nourrice, que l'âge avait rendue méfiante et pleine de sagesse, mit en garde sa fille nourricière. “Les apparences sont parfois trompeuses mon petit rayon de soleil. Pour être sûre que celui-ci est le bon, fais cuire un pain. Si la miche se brise, c'est Ekàn, protectrice du foyer, qui tente de t'avertir. Renonce alors à ton projet. Il ne t'apportera que du malheur»dit-elle à sa protégée.
Parce qu'une femme écoute toujours celle qui la nourrit au sein, la belle Suryani se mit aussitôt à l'ouvrage. Elle qui n'avait jamais travaillé de sa vie, pétri la pâte de ses mains fines, encore et encore pour que son pain soit le plus beau, aussi beau que son futur mari.
Pourtant, malgré ses efforts, quand elle sortit la miche du four, celle-ci se brisa. Pendant un court instant, elle resta indécise, fixant le pain comme si celui-ci pouvait lui donner une réponse. Puis elle haussa les épaules et choisit d'ignorer les recommandations de sa nourrice. Le soir même, elle épousa l'esprit du feu.
Comme le veut la coutume, le nouveau marié emmena sa jeune épouse sur sa monture. Caché sous un voile, personne ne reconnut la promise du roi que tout le monde cherchait partout et le serviteur de Banu réussit sans mal à lui faire quitter la ville. Ils chevauchèrent de longues heures, s'enfonçant profondément dans le désert brûlant. Quand enfin ils descendirent de cheval, Suryani s'approcha de son nouvel époux pour l'embrasser. À peine ses lèvres eurent-elles effleuré les siennes que le jeune guerrier s'éloigna d'elle. Suryani voulut le suivre, mais ses membres lui semblaient soudain peser si lourd. Sa tête lui tournait. Mais qu'est-ce qui lui arrivait ?
Sans se départir de son sourire enjôleur, l'esprit du feu contempla la magnifique jument qui se tenait maintenant à la place de sa jeune épouse. Il lui tourna ensuite le dos et repartit dans le désert où il disparut.
L'histoire raconte que lors d'une de ses chasses dans le désert, le roi tomba sur une magnifique jument à la robe aussi noire que la nuit. Sous le charme, il la fit tout de suite conduire dans ses écuries ? Quant à sa promise, le souverain se remit bien vite de sa disparition et épousa la jeune sœur de celle-ci, un peu moins jolie, mais beaucoup plus aimable. L'ordre de choses était enfin rétabli."