images, fonds d’écran de l’enfant de fille, vecteur rousse, milieux à poil long


Dans la pièce d’à côté, le bébé hurlait toujours, rongeant inexorablement sa patience. Non content de lui voler sa seule chance de recevoir un jour un peu d'amour de ses parents, ce démon en couche-culotte venait également lui pourrir l'existence. Même dans sa chambre, son sanctuaire, il n'y avait plus moyen d'être tranquille. Les cris de Lily transperçaient les murs comme s'ils étaient faits de carton. Ce qui était d'ailleurs sans doute le cas, ne put s’empêcher de remarquer l'adolescente.

Sa chambre, c'était son repère, même ses parents n'y pénétraient que rarement. Des posters de ses groupes préférés fleurissaient un peu partout. Un symbole anarchiste géant, peint en rouge, occupait tout un mur. Elle sourit en se remémorant la réaction de sa mère, quand elle l'avait découvert un matin en venant déposer son linge. Elle avait failli faire une attaque. Cela tombait bien, c'était un peu le but recherché.

Le volume monta encore d'un cran. Difficile de croire qu'un si petit être puisse faire autant de bruit. Ruby hésita à mettre un peu de hard rock pour couvrir les cris de sa sœur, mais elle renonça. Elle avait déjà suffisamment d'ennuis comme ça.

N'y tenant plus, elle se leva et attrapa son sac à dos. Elle déversa son contenu sur le lit. Délaissant les livres et les cahiers, elle récupéra son carnet à croquis et ses crayons et les remis à l’intérieur. Elle sortit ensuite de la pièce, en veillant cette fois-ci à ce que la porte ne fasse pas le moindre bruit. Techniquement, elle était privée de sortie pour une période indéterminée, mais son père était au travail et il faudrait des lustres à sa mère pour se rendre compte de sa disparition. Si elle s'en rendait compte. En général, après une dispute, elle évitait de se confronter à sa fille. Ruby disposait donc de plusieurs heures de liberté devant elle, et, dans l'état d'énervement où elle se trouvait, elle en avait bien besoin.

Sur le pas de la porte, elle s'arrêta quelques instants et tendit l'oreille pour s'assurer qu'elle n'avait pas été repérée. Une berceuse s'échappait de la chambre parentale, presque couverte par les pleurs de Lily. En entendant la voix douce de sa mère, le cœur de Ruby se serra. On était si loin du ton sec et chargé de reproche qu'elle utilisait pour s'adresser à elle. Réprimant le début de tristesse qui menaçait de l'envahir, elle se faufila jusque dans l'entrée.

Avant de quitter l'appartement, elle marqua une courte pause devant la photo d'une petite fille qui lui ressemblait beaucoup avec ses jolies boucles rousses. Celle-ci adressait au photographe un sourire rayonnant, plein d'insouciance et de joie de vivre. Mais malgré la ressemblance flagrante, ce n'était pas Ruby sur ce cliché. L'adolescente n'avait pas le souvenir d'avoir été un jour aussi joyeuse. Elle avait toujours été une enfant maussade et introvertie. D'ailleurs, ses parents s’étaient très peu donné la peine de la prendre en photo. À quoi bon alors qu'elle faisait toujours la gueule ? Non, ce n'était pas Rubis, mais Polly qui souriait à sa cadette dans le cadre doré. La jeune fille la salua tristement. Si elle avait été là, les choses auraient été bien différentes. Elle n'aurait pas été seule toutes ses années. Mais Ruby était née deux mois trop tard. Deux tout petits mois qui avaient gâché toutes les chances de survie de sa sœur et ruiné du même coup la vie de ses parents et la sienne.  



Le seigneur Afalku soupira en voyant arriver les habitantes de l'appartement des femmes au grand complet. Pas une ne manquait à l'appel. Secrètement, il avait espéré que la gamine parviendrait à ne lui ramener qu'Illi, bien qu'au fond de lui, il sache pertinemment que c'était beaucoup demander, même pour une enfant aussi débrouillarde que la petite Ania. Il soupira. Encore une fois. Décidément, les hommes du nord qui leur enviaient le droit de prendre plusieurs épouses n'avaient jamais dû rencontrer de femmes Afani. Fier, exigeante, jalouse. Il préférait cent fois affronter une armée en surnombre que ses propres femmes. En encore, ce n'était rien comparée à sa propre mère. Celle-ci s'avançait vers lui encore majestueuse malgré son âge avancé. Elle avait toujours eu un fort caractère. Il ne gardait que peu de souvenirs de sa tendre enfance, mais il se rappelait avoir  reçu une éducation sévère. Il fallait qu'il survive à l’entraînement, il fallait qu'il devienne un héritier des Afalku. Il en allait de son statut à elle. Il ne lui en voulait pas. Elle avait fait de lui un battant. C'était un peu grâce à elle qu'il était parvenu à l'âge adulte. Le camp de Nirbä ne pardonnait pas aux enfants trop fragiles. Il était devenu un homme, un guerrier, un véritable Afani. Il était fier de son parcours. Malgré cela, il baissait encore les yeux comme un enfant quand elle fronçait les sourcils. Une seule fois, il avait osé lui tenir tête. Il avait épousé Illi. Elle ne le lui avait toujours pas pardonné. Des années plus tard, il lisait encore de la désapprobation dans son regard. Et cela ne risquait pas de s'arranger. Pour la deuxième depuis qu'il était devenu le seigneur de ses terres, il avait pris une décision sans la consulter. Il allait devoir lui annoncer la nouvelle, mais il voulait d'abord en parler avec Illi. Il lui devait bien ça.

-Ma très chère mère, mes épouses adorées, quel plaisir de vous voir, mentit-il en se maudissant lui-même pour sa lâcheté.

Qu'est-ce qui lui prenait ? Voilà qu'il se mettait à parler comme ces politiciens mielleux qui pullulaient à la cour, lui, un guerrier. Quelle honte !

- Le plaisir est pour nous mon fils bien que vous nous preniez un peu de court en venant nous rendre visite à une heure aussi inhabituelle.

Le guerrier embrassa sa mère sur le front, comme il l'avait fait avec ses filles. La vieille dame le dévisagea, lui posant du regard les questions que la bienséance ne lui permettait pas de formuler. Le seigneur des lieux fit semblant de ne rien avoir remarqué.

- Veuillez m'excuser de vous avoir dérangé Mère, mais vous n'étiez pas obligés de vous déplacer. C'est à Illi que je voulais parler. Je l'avais pourtant bien précisé à Ania.
La bouche de la vieille dame se tordit en une drôle de grimace qui ne présageait rien de bon. « Pourvu qu'elle ne se venge pas sur Illi ou sur la pauvre petite Ania » songea le guerrier. Tout seigneur qu'il était, les appartements des femmes était le domaine de sa mère. Son pouvoir à lui y était très limité. Il ne pouvait rien faire pour les protéger de la mauvaise humeur de la matriarche.

- La petite nous l'a dit, finit par répondre la grande-mère, les lèvres pincées, mais j'ai pensé que vous seriez heureux que nous venions vous accueillir.

- Je le suis Mère. Puis-je m'entretenir avec mon épouse maintenant ?

La vieille dame hocha la tête et s'éloigna de quelques mètres, aussitôt suivis des deux autres femmes. Le seigneur Afalku soupira. C'est toute l'intimité qu'il pouvait espérer. À moins d'ordonner expressément à sa mère de sortir, il n'aurait pas plus. Il se rapprocha d'Illi. Malgré le sourire qu'elle arborait, celle-ci semblait anxieuse. Elle s'inquiétait sans aucun doute de la raison de cette étrange visite. Malheureusement, la nouvelle qu'il avait à lui annoncer serait probablement bien pire que ce qu'elle pouvait imaginer.


********
- De quoi voulez-vous me parler, très cher ? demanda la jeune femme.

Le visage froid de son époux l'angoissait. Cela faisait bien longtemps qu'elle ne reconnaissait plus l'homme qu'elle avait épousé, celui qui la faisait rire le soir, assis sur le perron de la villa de son père.

- Et bien, vous n'êtes pas sans savoir ma bonne amie que, malgré mes prières répétées au grand Banu, je demeure toujours sans fils.

Illi frissonna. Cette entrée en matière lui laissait envisager le pire. Elle savait qu'en tant que plus jeune épouse du seigneur, on attendait d'elle qu'elle lui donne l'héritier tant attendu. Malheureusement, leur mariage, il y a six ans, n'avait produit qu'une fille, la plus mignonne et la plus adorable qui soit, mais à qui il manquait les attributs nécessaires pour contenter son mari. Elle se souvenait de l'euphorie quand elle était tombée enceinte, quelques mois seulement après son union avec le maître des lieux, puis la déception à la naissance quand l'héritier que tout le monde attendait s’était révélé être une fille. Encore une. Les regards méprisants, presque victorieux des autres femmes qui ne voulaient pas voir attribuer à la nouvelle les privilèges qu'elles n'avaient pas eut resteraient à jamais graver dans sa mémoire. Et depuis plus rien. Son ventre restait aussi sec que le désert qui les entourait. Ce n'était pourtant pas faute d'avoir essayé. Elle avait tout tenté, des prières aux dieux, jusqu'aux remèdes des ancêtres. Rien n'avait marché. Et plus le temps passait, plus son époux, si attentionné et amoureux au début, se montrait distant, comme si la malédiction que les divinités semblaient faire peser sur lui, le détruisait un peu plus chaque jour, l'éloignant d'elle. Et dans les recoins sombres, on murmurait que tout était sa faute. Qu'avait espéré le seigneur Afalku en épousant une simple bâtisseuse ? Comment avait-il pu croire un seul instant que le sanglant la jugerait digne de porter l'héritier d'un Afani ? Voilà ce que tout le monde pensait. Et, à voir la mine sombre qu'afficher son mari, il y avait fort à parier qu'il en était arrivé aux mêmes conclusions. Il allait la répudier, la renvoyer chez elle, là où était sa place. Qu'allait-elle devenir ? Et Ania. Le seigneur renierait-il sa propre fille, ou la garderait-il auprès de lui, la séparant d'elle à jamais ?

Illi respira un grand coup et la solide éducation que lui avait prodiguée son père dans l'espoir de la voir gravir les échelons reprit le dessus.

-Je pris tous les jours Banu, dieu parmi les dieux, et Ekàn protectrice du foyer de vous accorder un fils, déclara-t-elle d'une voix douce où ne transparaissait nullement l'angoisse qui lui serrait le cœur.

- Pourvu qu'ils entendent vos prières, soupira son époux, mais ce n'est pas ce qui m’amène ici. À vrai dire, je doute fortement que les dieux me donnent un jour un fils.

Pendant un bref instant, le masque du guerrier se fissura, laissant apparaître toute la tristesse et la résignation qui l'habitait. Ne pas avoir de descendant mâle était la pire humiliation que pouvait subir un afani. Mais au-delà de ça, c'était d'être privé de la relation particulière qui unissait un seigneur et son héritier, de la chance de transmettre la force, la connaissance et la richesse que lui avaient léguée ces ancêtres qui attristait tant son mari. En voyant toute cette peine dans les yeux de l'homme qu'elle aimait, Illi fut prise d'une folle envie de se blottir contre lui.

- Il ne faut pas dire ça, mon bien-aimé, murmura-t-elle en refrénant avec difficulté son désir de le toucher, il vous reste de nombreuses années pour engendrer un fils.

- Peut-être, mais je ne peux pas prendre le risque de mourir sans héritier.

Son visage était redevenu dur, déterminé.

- Je ne peux pas supporter l'idée qu'aucun de mes enfants ne le servent sur terre quand je chevaucherai à ses côtés dans l'au-delà. Cela jetterait la honte sur moi et mes ancêtres pour l'éternité.

- Vos filles serviront toujours Banu. Elles seront de bonnes épouses qui feront le bonheur de leur mari. Satisfaire les soldats de Banu n'est-ce pas aussi le satisfaire ?

- Comme toujours ma dame, vous avez raison. Je dois rendre hommage à votre sens des mots. Vos paroles mettent du baume sur ma douleur. Mais j'en attends plus. Je veux qu'un de mes enfants survive au camp et porte les couleurs de ma maison. Et cet enfant sera Ania.

Illi laissa échapper un hoquet de surprise. Elle avait dû mal comprendre. Son mari ne pouvait tout de même pas... Non !

- Cela fait un moment que je réfléchis à cette option, continua le seigneur Afalku. Ania est différente. Je suis sûr qu'elle saura se montrer digne de mon nom.

- Mais mon mari, vous n'y pensez pas. Ania n'est qu'une petite fille, une adorable petite fille. Pas un guerrier, s'écria la jeune femme, la douleur et la surprise lui faisant oublier toute réserve.

De l'autre côté de la pièce, les femmes jetèrent un regard interrogateur vers eux. Maudites harpies qui n'attendaient qu'une occasion de profiter de sa douleur.

- Ania est une Afani, déclara le seigneur Afalku d'une voix résolu. Mon sang coule dans ses veines. À l'époque des guerres tribales, nos femmes se battaient jusqu'à la mort pour défendre nos petits.

Illi se mit à pleurer. Elle ne pouvait imaginer sa toute petite dans cet endroit horrible. Des rumeurs atroces couraient à propos du Camp. Certains enfants n'en revenaient jamais. Plus personne n'était alors autorisé à prononcer leur nom, Banu le sanglant ayant décrété qu'il ne méritait pas d'appartenir à la société Afani. Elle avait toujours accepté les croyances de son époux, même si elle ne les partageait pas toutes. Mais ça, elle n'était pas sûre d'en être capable.

- Allons très chère, la consola-t-il en posant une main sur son épaule, tu devrais être honorée. Si Ania passe le test, elle héritera de mon titre et de toutes mes propriétés à ma mort. Et vous, ma dame, vous deviendrez la prochaine grande-mère.

Les sanglots d'Illi redoublèrent. Elle ne voulait pas de cet honneur. Qu'il le propose donc aux autres qui le désiraient si ardemment. Elle ne souhaitait qu'une chose : garder sa fille près d'elle, en sécurité. Son enfant. C'était tout ce qu'elle avait, la seule chose qui la faisait tenir. Il n'avait pas le droit de la lui prendre.

- Je vous en prie, ne m'enlevez pas mon bébé, le supplia-t-elle.

Mais son mari resta insensible à ses suppliques. Au contraire, il reprit son masque de guerrier impassible et déclara d'une voix sèche, sans chaleur : 


- Ania partira demain à l'aube. Je vous laisse la soirée pour lui faire vos adieux. Et séchez vos larmes. Cela manque cruellement de noblesse et vous allez effrayer cette pauvre enfant.

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Image trouvée sur ce blog : cheznectarine.centerblog.net

J'essaye de toujours mettre où j'ai trouvée les images. Je ne peux par contre pas garantir d'avoir le véritable propriétaire. J'ai aussi de vieilles images dont j'ai oublié de noter la provenance.Si vous vous apercevez qu'une de vos images ou celle de quelqu'un que vous connaissait, apparaît sur mon blog, n'hésitez pas à me le signaler que je puisse mettre le lien vers votre site ou blog, ou votre nom. 

Gérôme  - The terrace of the seraglio, 1898
En voyant leur père pénétrer dans le salon des femmes, les trois filles se levèrent précipitamment. «  Bonjours Père » le saluèrent les deux aînées. La benjamine ne dit rien. Elle détestait cet homme. D'abord, il lui faisait peur. Et Ania n'aimait pas admettre que quelque chose l'effrayait. Elle était une Afani. Elle ne craignait rien, ni personne. Sauf lui. Mais il n'y avait pas que ça. Après ses visites, les mères devenaient encore plus méchantes, de vraies vipères. Parfois même, cela faisait pleurer sa maman. Ania se sentait si triste, si impuissante dans ces moments-là.

D'habitude, quand le géant venait, la petite s'éclipsait avant qu'il n'ait eu le temps de se rendre compte de sa présence. Elle était très douée pour se cacher. Personne ne la trouvait jamais. Bon, souvent après elle se faisait gronder. Les adultes n’appréciaient pas qu'elles disparaissent ainsi. Elles aimaient avoir le contrôle, tout le temps, sur tout, et surtout sur elle. Ania ne le supportait pas. Elle ne tolérait pas qu'on lui dise ce qu'elle devait faire ou ne pas faire. «  Une rebelle. Elle a ça dans le sang, disait souvent la grande-mère en parlant d'elle. Mais j'en ai maté des plus coriaces. Qu'elle prenne garde ». Cela donnait encore plus envie à la petite fille de désobéir. De toute façon, même si elle avait voulu se plier aux règles, elle n'en aurait pas était capable. Elle ne savait pas comment elles faisaient toutes pour rester assises des heures durant, sans bouger un sourcil. Elle, au bout d'à peine quelques minutes, tout son corps la démangeait comme s'il avait été envahi par une armée de fourmis. Il fallait qu'elle se lève, qu'elle coure, c'était plus fort qu'elle. Elle ne pouvait pas faire autrement.

Mais devant le géant, les fourmis avaient disparu. La fillette resta tétanisée, incapable de fuir. L'homme s'approcha d'elle et de ses sœurs, et embrassa chacune d'elles sur le front. Quand ce fut son tour, Ania serra ses petits poings et leva fièrement la tête vers lui, affrontant avec courage ce qu'elle considérait comme une menace. «  Je suis une Afani, je n'ai peur de personne » se répétait-elle en boucle. Le guerrier s'agenouilla devant elle, la fixant comme s'il voulait graver son visage dans son esprit. Dans son regard, l'amusement se mêlait à la mélancolie. Il la prit ensuite par les épaules et demanda d'une grosse voix, qui résonna le long des murs en terre cuite, faisant trembler la petite :

- Pourrais-tu aller chercher ta maman, s'il te plaît mon enfant?

La petite ne se fit pas prier. Elle hocha vivement la tête et bondit hors de la pièce, pressée de mettre le plus de distance possible entre elle et le géant.

Ania savait exactement où trouvait sa maman. Comme tous les après-midi, à l'heure de la sieste, elle et les autres femmes se reposaient dans la cour intérieure, à l'ombre des palmiers. Parfois, elles se baignaient pour se rafraîchir. Il fallait de longs aller-retour aux domestiques pour remplir le bassin. Le fleuve était à plus d'une demi-heure de marche. Du moins, c'est ce que les servantes lui avaient dit. Ania n'avait jamais mis les pieds en dehors du palais. Plusieurs fois, elle avait pensé suivre les domestiques. Celles-ci ne se seraient aperçues de rien, mais malgré son jeune âge et son esprit mutin, la fillette était assez intelligente pour savoir qu'il y avait des interdits qu'elle ne pouvait transgresser.

Elle arriva dans la cour essoufflée. Elle avait couru le plus vite possible. Toute sa vie, on lui avait répété qu'il fallait faire son maximum pour satisfaire le seigneur Afalku.

En la voyant arriver, le souffle court et les joues rouges, sa coiffure à moitié terminée, la grade-mère fronça les sourcils.

- Qu'as-tu mon enfant ? Et que fais-tu ici ? Ne vois-tu pas que les adultes se reposent ?

Le ton sec de la vieille dame démontrait son agacement. La fillette baissa la tête. Elle savait bien qu'elle n'était pas la bienvenue en ces lieux à l'heure de la sieste, mais elle avait pensé que les ordres de Père primaient sur les consignes de la grande-mère. Peut-être s’était-elle trompée ? Dans ce cas-là, elle allait encore avoir des ennuis.

-Et bien, petite, vas-tu nous dire ce qui t'a poussé à désobéir ou un chacal t'a t'il mangé la langue ? Dépêche-toi, j’attends ?

-Je...Le, bafouilla la petite.

-Voilà qu'elle ne sait même plus parler, maintenant. Glorieuse Ekàn, Banu tout puissant, que nous vous avons donc fait pour mériter cette enfant .

La vieille se tourna ensuite vers la mère d'Ania. Son regard sévère montrait qu'elle tenait celle-ci pour responsable du mauvais comportement de sa fille. La petite s'en voulut encore plus. C'était en partie à cause d'elle que les autres femmes méprisaient autant sa pauvre maman.

Rien dans le comportement d'Illi ne montrait que le mépris de sa belle-mère et de ses sœurs de mariage l'affectait. Cela n'aurait fait qu'en rajouter au calvaire de sa fille. Sans se départir du sourire de façade qu'elle arborait en toute circonstance, elle se leva et vint s'agenouiller devant son enfant, s'interposant entre elle et la matriarche qui la terrifiait tant.

- Qu'est-ce qu'il y a, mon rayon de soleil, dit-elle d'une voix douce, tu sais que tu n'as pas le droit de venir ici pendant les heures chaudes.

- Je sais maman. Je dois rester avec Lehna et Awhriga et ne pas faire de bruit. Mais Père est ici. Il veut te voir.

Ania vit sa mère blêmir. Les autres femmes abandonnèrent leur rictus méprisant et se jetèrent un regard interrogateur. Ce n'était pas dans les habitudes de leur seigneur de venir les voir pendant la sieste.

- Le seigneur Afalku est là. Pourquoi ne pas l'avoir dit tout de suite ? Et que t'as-t-il demandé exactement ? S'écria Saïda, la deuxième épouse, au bord de l'hystérie.  

- Il m'a demandé d'aller chercher ma maman, répondit docilement Ania.

Elle savait qu'il fallait mieux éviter de contrarier la mère d'Awrigha quand elle était dans cet état.

-En ces mots, lui demanda-t-elle en la saisissant par les épaules.

La petite fille hocha la tête, au bord des larmes. C'est pour ça qu'elle détestait Père. A chaque fois, c'était la même histoire.  Il arrivait, comme ça, l'air de rien, et venait chambouler tout son monde. Il rendait les femmes à moitié folles et c'était à elle ou à sa mère qu'elle s'en prenait. Ce n'était pas juste.

- Cette gamine ment à coup sûr, reprit Saïda, prenant les autres femmes à partie. Pourquoi notre seigneur voudrait-il voir uniquement Illi ? Cela n'a aucun sens. Et regardez là se dandiner d'un pied sur l'autre. C'est sa conscience qui la taraude.

Ania se contraignit à rester immobile, serrant ses petits poings à s'en faire saigner les paumes. Elle aurait voulu pouvoir disparaître, échapper à ses regards hostiles qui la transperçaient. Derrière elles, les servantes avaient cessé de parler. Même la joueuse de luth s’était interrompue. On n'entendait plus que le chant des criquets. Toute l'attention était tournée vers Illi.

Au bout d'un temps qui sembla interminable à la fillette, la voix de la grande-mère creva le silence, mettant ainsi fin à son supplice.

- Allons-y toutes. Mon fils ne pourra que se réjouir que toutes les femmes de sa vie viennent l’accueillir.


«  Ça, c'est elle qui le dit »songea Illi qui connaissait bien l'aversion de son mari pour l'agitation qui régnait dans l'appartement des femmes. Toutes ces minauderies, ces disputes, ces mesquineries l'épuisaient. C'était pour ça qu'il l'avait choisie, elle, une fille de la caste des bâtisseurs. Elle, qui avait grandi en liberté, au grand air, loin de l'univers fermé et malsain où évoluaient les femmes Afani. Par amour pour ce beau guerrier, et aussi un peu, il faut bien l'avouer, pour assurer une place au sein de l'empire à sa famille, elle s’était laissé enfermer. Comme elle le regrettait aujourd'hui. Oh, elle aimait son mari, malgré ses absences et la distance qu'il imposait entre eux depuis quelques années, mais elle regrettait le temps où elle pouvait se promener dans les rues de sa chère cité, les étalages des marchands, les tenues colorées, la joie de vivre du peuple dongoun, de son peuple, leurs sourires sincères.... Elle aurait aimé partager tout ça avec sa fille, la prendre dans ses bras, rire avec elle à en avoir mal aux joues, mais ici cela ne se faisait pas. Et la grande-mère veillait au grain.


Un autre roman sur lequel je travaille, de la sf cette fois-ci. Venez découvrir les aventures de Ruby, une adolescente rebelle,en rupture avec ses parents, et de Samuel, un mystérieux garçon vivant cacher dans les souterrains de New York.




La porte claqua violemment. La petite Lily qui dormait dans la chambre d'à côté se mit aussitôt à hurler à plein poumon. Pour un bébé censé être parfait, qu'est-ce qu'il pouvait pleurer ce mioche, pensa Ruby en se jetant sur son lit. Une vraie sirène d'incendie. Ça n'arrêtait pas. Ni le jour, ni la nuit. Et bien sûr, c'était de sa faute. Tout était toujours de sa faute. Elle faisait trop de bruit, disait trop de gros mots. Son sale caractère déteignait sur l'enfant. S'ils avaient eu assez d'argent, ses parents l'auraient certainement envoyée en pension pour pouvoir tout recommencer à zéro avec la parfaite, la merveilleuse Lily. Mais cela coûtait cher, la pension, et toutes leurs économies étaient passées dans la conception de la petite. Ces maudits médecins leur avaient pris jusqu'à la dernière miette. Ils commençaient pourtant tout juste à s'en sortir, à voir le bout du tunnel. L'adolescente ne comprenait pas quelle mouche avait piqué ses parents. Ils n'avaient pas les moyens.
Allongée sur son lit, elle écouta les pas de sa mère dans l'escalier. Elle venait consoler le bébé. Cela lui prendrait des heures à la calmer. Pour sûr, Rubis allait en entendre parler pendant un moment de cette histoire. Ce n'était pourtant pas sa faute si sa mère s'en était pris à elle dès qu'elle avait franchi le pas de la porte de l'appartement. Au souvenir de cette dispute, ses yeux la piquèrent de nouveau, mais aucune larme ne s'en échappa. Cela faisait des années que l'adolescente n'avait pas pleuré. Pour rien au monde elle ne montrerait aux autres ses faiblesses. Et pourtant, malgré ses bonnes résolutions, son allure de fille que rien ne pouvait atteindre, les paroles de sa mère parvenaient toujours à la blesser.
« Incapable, bonne à rien » ses mots revenaient la hanter, la brûlant de l'intérieur. «Une incapable ». C'était ce qu'elle avait toujours été, une source perpétuelle de déception pour ses parents. Avant même sa naissance, elle avait déjà échoué à faire ce que l'on attendait d'elle. Le reste de sa vie n'avait été que la continuité de se premier échec.

D'un geste rageur, elle jeta son oreiller contre le mur. Durant toutes ses années,elle avait fait de son mieux, dans le vain espoir qu'un jour elle verrait de la fierté dans le regard de ses géniteurs, qu'ils finiraient par l'aimer. Mais maintenant, ils avaient Lily. Tout était foutu. Jamais elle ne parviendrait à l'égaler.


Lien vers l'image : http://jpgraveur.com/2010/08/19/bois-grave-new-york-woodcut-new-york/ 


Caché dans l'ombre de l'antichambre qui séparait le monde des hommes de celui des femmes, le seigneur Afalku observait ses filles. Il profitait de la quiétude des lieux, sachant bien que son arrivée en briserait l'harmonie. Ses enfants arrêteraient leurs activités, ses épouses et ses domestiques accourraient... Il fut un temps où il avait apprécié d'être ainsi le centre de leur univers, mais il avait vieilli. Mûri aussi, du moins, il aimait à le penser. Aujourd'hui, tout cela le fatiguait. Rien ne lui plairait plus que de pouvoir profiter de sa famille, dans le calme et la sérénité, mais rien n'était jamais simple avec les femmes. C'est pourquoi il préférait rester avec ses guerriers. Parfois, il en venait même à se demander si le droit d'avoir plusieurs épouses accordé aux hommes de son rang était un privilège ou un devoir. En ce moment, il penchait plutôt en faveur du devoir.

Son mariage avec Illi, sa troisième femme, avait été une parenthèse agréable, un véritable vent de fraîcheur dans sa vie. Il se souvenait encore de leur rencontre : les champs d'oliviers, l'odeur de la fleur d'oranger et surtout son sourire, plein d'innocence et de sincérité. Cela faisait si longtemps. Il sourit en repensant à cette époque. Il dirigeait alors une troupe de soldats à la frontière. Une présence militaire importante et un roulement régulier des troupes en faisaient un passage quasi obligé dans la carrière d'un officier de l'Empire. Ce n'était pas que les royaumes du nord représentaient une quelconque menace. La dernière guerre qui les avait opposés avait bien failli anéantir les deux civilisations. Le seigneur Afalku en savait quelque chose, il s'en était fallu de peu pour que sa lignée ne s'éteigne. Que seraient devenus alors ses ancêtres sans aucun guerrier pour les honorer et perpétuer leur nom ? Ces hommes des terres froides étaient de très mauvais guerriers, mais il fallait reconnaître qu'ils étaient tenaces. Et malins. Trop malins pour pour compromettre de quelques façons que se soit le traité de paix signé deux cents plus tôt. Celui-ci, et les accords commerciaux qui en avaient découlé avaient apporté la prospérité aux deux partis. Non, il n'y avait rien à craindre des royaumes du nord. Le souci venait plutôt des habitants de la région. Bien qu'ils se tiennent tranquilles la plupart du temps, il était de notoriété publique qu'il ne se considérait pas comme appartenant à l'Empire. Malgré les siècles écoulés, ils espéraient encore obtenir leur indépendance. Ils se croyaient à part, n'acceptaient pas le système des castes, considéraient Banu comme un simple dieu parmi les autres... Alors, l'Empire faisait régner la peur pour étouffer tout risque de révolte. Et c'était de cette tâche ingrate dont avait hérité le seigneur Afalku. Il était donc arrivé en terre Dongoun à la tête d'une petite armée de soldats indisciplinés à peine sorti du camp d’entraînement. La majeure partie de son travail s'étant révélé être d'éviter que ceux-ci se laisse emporter par leur fougue et provoque eux-mêmes la révolte qu'ils étaient censés empêcher.

Il avait rencontré le père d'Illi le lendemain de son installation dans la cité de Saha Nibà. L'homme s'était présenté de lui-même à la caserne pour rencontrer le jeune général. Le seigneur Aflaku s'était tout de suite bien entendu avec le vieux bâtisseur, un homme fier et sage, qui, loin de souhaiter une rupture avec l'Empire, voulait au contraire une meilleure place pour son peuple au sein de celui-ci. Rapidement, une amitié était née entre eux.

Ce fut en allant rendre visite à son ami dans sa villa à l'extérieur de la cité qu'il avait rencontré Illi. Celle-ci revenait du fleuve, un panier de linge propre sous le bras. En l'apercevant, elle lui avait souri. «  Vous devez être l'ami de Père, lui avait-elle dit. Venez, il vous attend à la maison ». Puis, sans lui laisser le temps de répondre, elle était repartie vers sa demeure d'un pas joyeux, sa longue robe blanche flottant au vent.

Cette vision d'Illi trottinant gaiement au milieu des oliviers lui arracha un soupir. « Jamais je n'aurais dû la ramener avec moi , songea-t-il, j'ai détruit cette fleur fragile en l'arrachant à la terre qui l'a vu grandir »

Chassant de son esprit cette triste constatation, il reporta son attention sur ses filles et son cœur se gonfla d'orgueil. Chacune à sa manière, elles le rendaient toute si fière.
La plus grande, Lehna... Sa belle et douce Lehna. Elle était presque devenue une femme maintenant. Il ne l'avait pas vu grandir. Bientôt, il serait temps de lui trouver un mari. Chanceux serait l'homme qui l'épouserait.

Awrigha, sa cadette, n'était pas aussi jolie que son aînée, mais quelle intelligence chez cette gamine. Un esprit aussi acéré que sa langue. Il ne pouvait s’empêchait de la comparer à sa propre mère. Elle ferait une excellente conseillère pour son époux, pour peu qu'il parvienne à en trouver un qui la supporterait. Et enfin, sa petite Ania, si vive, si spontanée. Sauf en sa présence. Il l'intimidait, il le savait. Cela avait été le cas pour chacune de ses filles, six en tout. Combien de fois ses épouses avaient-elles essayé, en vain, de lui mettre dans les bras un bambin terrorisé, hurlant à pleins poumons, ses petits pieds brassant l'air désespérément malgré les menaces ou les promesses de sa mère. C'était de sa faute. Il n'était pas assez présent. Un intrus dans leur univers fermé. Ils comprenaient ce qu'elles ressentaient. Lui aussi avait eu peur de son père à leur âge. D'ailleurs, il l'avait craint toute sa vie.


Il jeta un dernier coup d’œil à la petite fille qui se trémoussait comme un vers sous les mains de la pauvre Lehna qui essayait tant bien que mal d'attacher les dernières mèches de cheveux. Il sourit. Ania était différente. Il avait fait le bon choix. Rester maintenant à l'annoncer à sa mère. Comme tout guerrier Afani, il avait traversé son lot d'épreuves. Mais celle-là lui semblait la plus dure.  Il se détestait d'avance pour la tristesse qu'il allait faire apparaître dans les yeux d'Illi, pour le fardeau qu'il allait imposer à sa fille. S'il avait eu une autre solution, il l'aurait choisi, mais il n'y en avait aucune. Son honneur, celui de toute sa famille était en jeu. Et l'honneur passait avant l'amour, même celui viscéral qu'un père ressent pour son enfant.