mardi 9 juin 2015

Le jeu du pouvoir, chapitre 1, partie 4




Le seigneur Afalku soupira en voyant arriver les habitantes de l'appartement des femmes au grand complet. Pas une ne manquait à l'appel. Secrètement, il avait espéré que la gamine parviendrait à ne lui ramener qu'Illi, bien qu'au fond de lui, il sache pertinemment que c'était beaucoup demander, même pour une enfant aussi débrouillarde que la petite Ania. Il soupira. Encore une fois. Décidément, les hommes du nord qui leur enviaient le droit de prendre plusieurs épouses n'avaient jamais dû rencontrer de femmes Afani. Fier, exigeante, jalouse. Il préférait cent fois affronter une armée en surnombre que ses propres femmes. En encore, ce n'était rien comparée à sa propre mère. Celle-ci s'avançait vers lui encore majestueuse malgré son âge avancé. Elle avait toujours eu un fort caractère. Il ne gardait que peu de souvenirs de sa tendre enfance, mais il se rappelait avoir  reçu une éducation sévère. Il fallait qu'il survive à l’entraînement, il fallait qu'il devienne un héritier des Afalku. Il en allait de son statut à elle. Il ne lui en voulait pas. Elle avait fait de lui un battant. C'était un peu grâce à elle qu'il était parvenu à l'âge adulte. Le camp de Nirbä ne pardonnait pas aux enfants trop fragiles. Il était devenu un homme, un guerrier, un véritable Afani. Il était fier de son parcours. Malgré cela, il baissait encore les yeux comme un enfant quand elle fronçait les sourcils. Une seule fois, il avait osé lui tenir tête. Il avait épousé Illi. Elle ne le lui avait toujours pas pardonné. Des années plus tard, il lisait encore de la désapprobation dans son regard. Et cela ne risquait pas de s'arranger. Pour la deuxième depuis qu'il était devenu le seigneur de ses terres, il avait pris une décision sans la consulter. Il allait devoir lui annoncer la nouvelle, mais il voulait d'abord en parler avec Illi. Il lui devait bien ça.

-Ma très chère mère, mes épouses adorées, quel plaisir de vous voir, mentit-il en se maudissant lui-même pour sa lâcheté.

Qu'est-ce qui lui prenait ? Voilà qu'il se mettait à parler comme ces politiciens mielleux qui pullulaient à la cour, lui, un guerrier. Quelle honte !

- Le plaisir est pour nous mon fils bien que vous nous preniez un peu de court en venant nous rendre visite à une heure aussi inhabituelle.

Le guerrier embrassa sa mère sur le front, comme il l'avait fait avec ses filles. La vieille dame le dévisagea, lui posant du regard les questions que la bienséance ne lui permettait pas de formuler. Le seigneur des lieux fit semblant de ne rien avoir remarqué.

- Veuillez m'excuser de vous avoir dérangé Mère, mais vous n'étiez pas obligés de vous déplacer. C'est à Illi que je voulais parler. Je l'avais pourtant bien précisé à Ania.
La bouche de la vieille dame se tordit en une drôle de grimace qui ne présageait rien de bon. « Pourvu qu'elle ne se venge pas sur Illi ou sur la pauvre petite Ania » songea le guerrier. Tout seigneur qu'il était, les appartements des femmes était le domaine de sa mère. Son pouvoir à lui y était très limité. Il ne pouvait rien faire pour les protéger de la mauvaise humeur de la matriarche.

- La petite nous l'a dit, finit par répondre la grande-mère, les lèvres pincées, mais j'ai pensé que vous seriez heureux que nous venions vous accueillir.

- Je le suis Mère. Puis-je m'entretenir avec mon épouse maintenant ?

La vieille dame hocha la tête et s'éloigna de quelques mètres, aussitôt suivis des deux autres femmes. Le seigneur Afalku soupira. C'est toute l'intimité qu'il pouvait espérer. À moins d'ordonner expressément à sa mère de sortir, il n'aurait pas plus. Il se rapprocha d'Illi. Malgré le sourire qu'elle arborait, celle-ci semblait anxieuse. Elle s'inquiétait sans aucun doute de la raison de cette étrange visite. Malheureusement, la nouvelle qu'il avait à lui annoncer serait probablement bien pire que ce qu'elle pouvait imaginer.


********
- De quoi voulez-vous me parler, très cher ? demanda la jeune femme.

Le visage froid de son époux l'angoissait. Cela faisait bien longtemps qu'elle ne reconnaissait plus l'homme qu'elle avait épousé, celui qui la faisait rire le soir, assis sur le perron de la villa de son père.

- Et bien, vous n'êtes pas sans savoir ma bonne amie que, malgré mes prières répétées au grand Banu, je demeure toujours sans fils.

Illi frissonna. Cette entrée en matière lui laissait envisager le pire. Elle savait qu'en tant que plus jeune épouse du seigneur, on attendait d'elle qu'elle lui donne l'héritier tant attendu. Malheureusement, leur mariage, il y a six ans, n'avait produit qu'une fille, la plus mignonne et la plus adorable qui soit, mais à qui il manquait les attributs nécessaires pour contenter son mari. Elle se souvenait de l'euphorie quand elle était tombée enceinte, quelques mois seulement après son union avec le maître des lieux, puis la déception à la naissance quand l'héritier que tout le monde attendait s’était révélé être une fille. Encore une. Les regards méprisants, presque victorieux des autres femmes qui ne voulaient pas voir attribuer à la nouvelle les privilèges qu'elles n'avaient pas eut resteraient à jamais graver dans sa mémoire. Et depuis plus rien. Son ventre restait aussi sec que le désert qui les entourait. Ce n'était pourtant pas faute d'avoir essayé. Elle avait tout tenté, des prières aux dieux, jusqu'aux remèdes des ancêtres. Rien n'avait marché. Et plus le temps passait, plus son époux, si attentionné et amoureux au début, se montrait distant, comme si la malédiction que les divinités semblaient faire peser sur lui, le détruisait un peu plus chaque jour, l'éloignant d'elle. Et dans les recoins sombres, on murmurait que tout était sa faute. Qu'avait espéré le seigneur Afalku en épousant une simple bâtisseuse ? Comment avait-il pu croire un seul instant que le sanglant la jugerait digne de porter l'héritier d'un Afani ? Voilà ce que tout le monde pensait. Et, à voir la mine sombre qu'afficher son mari, il y avait fort à parier qu'il en était arrivé aux mêmes conclusions. Il allait la répudier, la renvoyer chez elle, là où était sa place. Qu'allait-elle devenir ? Et Ania. Le seigneur renierait-il sa propre fille, ou la garderait-il auprès de lui, la séparant d'elle à jamais ?

Illi respira un grand coup et la solide éducation que lui avait prodiguée son père dans l'espoir de la voir gravir les échelons reprit le dessus.

-Je pris tous les jours Banu, dieu parmi les dieux, et Ekàn protectrice du foyer de vous accorder un fils, déclara-t-elle d'une voix douce où ne transparaissait nullement l'angoisse qui lui serrait le cœur.

- Pourvu qu'ils entendent vos prières, soupira son époux, mais ce n'est pas ce qui m’amène ici. À vrai dire, je doute fortement que les dieux me donnent un jour un fils.

Pendant un bref instant, le masque du guerrier se fissura, laissant apparaître toute la tristesse et la résignation qui l'habitait. Ne pas avoir de descendant mâle était la pire humiliation que pouvait subir un afani. Mais au-delà de ça, c'était d'être privé de la relation particulière qui unissait un seigneur et son héritier, de la chance de transmettre la force, la connaissance et la richesse que lui avaient léguée ces ancêtres qui attristait tant son mari. En voyant toute cette peine dans les yeux de l'homme qu'elle aimait, Illi fut prise d'une folle envie de se blottir contre lui.

- Il ne faut pas dire ça, mon bien-aimé, murmura-t-elle en refrénant avec difficulté son désir de le toucher, il vous reste de nombreuses années pour engendrer un fils.

- Peut-être, mais je ne peux pas prendre le risque de mourir sans héritier.

Son visage était redevenu dur, déterminé.

- Je ne peux pas supporter l'idée qu'aucun de mes enfants ne le servent sur terre quand je chevaucherai à ses côtés dans l'au-delà. Cela jetterait la honte sur moi et mes ancêtres pour l'éternité.

- Vos filles serviront toujours Banu. Elles seront de bonnes épouses qui feront le bonheur de leur mari. Satisfaire les soldats de Banu n'est-ce pas aussi le satisfaire ?

- Comme toujours ma dame, vous avez raison. Je dois rendre hommage à votre sens des mots. Vos paroles mettent du baume sur ma douleur. Mais j'en attends plus. Je veux qu'un de mes enfants survive au camp et porte les couleurs de ma maison. Et cet enfant sera Ania.

Illi laissa échapper un hoquet de surprise. Elle avait dû mal comprendre. Son mari ne pouvait tout de même pas... Non !

- Cela fait un moment que je réfléchis à cette option, continua le seigneur Afalku. Ania est différente. Je suis sûr qu'elle saura se montrer digne de mon nom.

- Mais mon mari, vous n'y pensez pas. Ania n'est qu'une petite fille, une adorable petite fille. Pas un guerrier, s'écria la jeune femme, la douleur et la surprise lui faisant oublier toute réserve.

De l'autre côté de la pièce, les femmes jetèrent un regard interrogateur vers eux. Maudites harpies qui n'attendaient qu'une occasion de profiter de sa douleur.

- Ania est une Afani, déclara le seigneur Afalku d'une voix résolu. Mon sang coule dans ses veines. À l'époque des guerres tribales, nos femmes se battaient jusqu'à la mort pour défendre nos petits.

Illi se mit à pleurer. Elle ne pouvait imaginer sa toute petite dans cet endroit horrible. Des rumeurs atroces couraient à propos du Camp. Certains enfants n'en revenaient jamais. Plus personne n'était alors autorisé à prononcer leur nom, Banu le sanglant ayant décrété qu'il ne méritait pas d'appartenir à la société Afani. Elle avait toujours accepté les croyances de son époux, même si elle ne les partageait pas toutes. Mais ça, elle n'était pas sûre d'en être capable.

- Allons très chère, la consola-t-il en posant une main sur son épaule, tu devrais être honorée. Si Ania passe le test, elle héritera de mon titre et de toutes mes propriétés à ma mort. Et vous, ma dame, vous deviendrez la prochaine grande-mère.

Les sanglots d'Illi redoublèrent. Elle ne voulait pas de cet honneur. Qu'il le propose donc aux autres qui le désiraient si ardemment. Elle ne souhaitait qu'une chose : garder sa fille près d'elle, en sécurité. Son enfant. C'était tout ce qu'elle avait, la seule chose qui la faisait tenir. Il n'avait pas le droit de la lui prendre.

- Je vous en prie, ne m'enlevez pas mon bébé, le supplia-t-elle.

Mais son mari resta insensible à ses suppliques. Au contraire, il reprit son masque de guerrier impassible et déclara d'une voix sèche, sans chaleur : 


- Ania partira demain à l'aube. Je vous laisse la soirée pour lui faire vos adieux. Et séchez vos larmes. Cela manque cruellement de noblesse et vous allez effrayer cette pauvre enfant.

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Image trouvée sur ce blog : cheznectarine.centerblog.net

J'essaye de toujours mettre où j'ai trouvée les images. Je ne peux par contre pas garantir d'avoir le véritable propriétaire. J'ai aussi de vieilles images dont j'ai oublié de noter la provenance.Si vous vous apercevez qu'une de vos images ou celle de quelqu'un que vous connaissait, apparaît sur mon blog, n'hésitez pas à me le signaler que je puisse mettre le lien vers votre site ou blog, ou votre nom. 

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