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Salut à tous,

Depuis un moment, j'essaye de tenir deux blogs, un d'écriture et l'autre de lecture. Or, je suis bien obligée de me rendre à l'évidence, entre les cours et mes différents projets de roman, je n'ai plus beaucoup de temps. Je lis donc beaucoup moins qu'avant et certainement pas assez pour remplir un blog sur le sujet. Malgré cela, vous faire partager mes lectures est quelque chose qui me tient à coeur. Qu'à cela ne tienne, "à la recherche de nouveaux mondes" va s'enrichir d'une rubrique de critiques de livres.

Comme premier article, il me fallait du lourd. Cela tombe bien, je viens de finir le tome 2 du cycle d'Ender. Quoi de mieux qu'une référence tel que monsieur Scott Card pour inaugurer cette nouvelle rubrique ? Je ne peux pas vous parler du tome 2 sans avoir au préalable parlé du 1. Donc aujourd'hui le sujet est, la stratégie Ender, premier tome du cycle Ender.

J'avoue être assez difficile en science-fiction. J’aime bien les dystopies, mais en général les batailles interstellaires et les vaisseaux spatiaux ont tendance à m’ennuyer prodigieusement. Pourtant, j’ai adoré les deux premiers tomes de cette trilogie de SF militaire. Et pour cause, contrairement aux apparences, vous ne trouverez (presque) pas de batailles spatiales dans ce roman. L'angle trouvé par l'auteur est totalement novateur et ce n'est pas pour rien que ce roman a reçu le prix Nébula et le prix Hugo.

Mais commençons par le début. Nous sommes maintenant dans le futur. L'humanité vient d'échapper de peu à l'anéantissement. L'ennemi, une puissance extraterrestre, les doryphores, beaucoup plus développés et au mode de pensées radicalement différent. De cette confrontation, les humains ont gagné une nouvelle technologie, l'ansible, qui leur permet de communiquer à travers tout l'univers. Ils peuvent maintenant aller attaquer les doryphores sur leur propre planète. Des vaisseaux sont envoyés à des années-lumière de la terre avec un seul but : exterminer la menace qui pèse sur l'espèce humaine. Pour cela, il leur faut un général, le meilleur de tous les temps, quelqu'un capable de gagner contre des ennemis plus nombreux et mieux équipés. Et c'est Andrew Wiggin, surnommé Ender par sa grande sœur Valentine, le dernier né d'une famille de surdoués ( vraiment, ces enfants sont véritablement monstrueux de génie et de précocité) que choisit l'état-major. Celui-ci n'a que six ans quand il est envoyé à l’école de guerre, un centre d’entraînement isolé dans l'espace. Le sort qui est réservé au jeune Ender est vraiment horrible. Les adultes font tout pour l'isoler, pour qu'il ne puisse compter que sur lui-même. Dans cet univers impitoyable, soumis à la jalousie des autres élèves devant son incroyable intelligence, Ender n'a pas le choix : il doit devenir le meilleur ou se faire détruire.

Le tout est profondément perturbant. Ender a des réflexions si matures qu'on en vient à oublier qu'il n'est qu'un petit garçon à qui sa famille manque, qu'ils le sont tous, des enfants manipulés par des adultes sans scrupules. Jusqu'où peut-on aller au nom du bien commun ? Voilà une des nombreuses questions que nous amène à nous poser ce merveilleux roman. Car la stratégie Ender, plus qu'un roman de space opera, est un roman psychologique, un véritable parcours initiatique pour le Andrew Wiggin. Ender est un personnage plutôt ambigu, à la fois implacable et capable d'une profonde empathie, si intelligent et pourtant si naïf.

Pour résumer, la stratégie Ender est un roman que tous les fans de science-fiction devraient lire. La plume d'Orson S.Card est excellente, l'histoire originale, et les personnages parfaitement construits et attachants. Bien qu'approchant un peu de la hard science ( à vrai dire, c'est surtout vrai pour le tome 2), le roman reste parfaitement accessible et finalement, les thématiques qu'il aborde sont plutôt proche de nous : peur de celui qui ne nous ressemble pas, endoctrinement, enfant-soldat ... En bref, un roman qui fait réfléchir.

Ce roman a aussi été adapté en film. Film que je n'ai pas vu. En fait, j'ai tellement aimé le livre que j'ai un peu peur d'être déçu, que le côté psychologique que j'ai tant apprécié soit un peu laissé de côté au profit des batailles en simulateur.

Et pour ceux qui voudraient découvrir d'autres œuvres du même auteur, je vous conseille :



  • Les chroniques d'Alvin le faiseur : le septième fils
Je n'ai pas encore lu la suite, mais je recommande vivement ce récit qui est un mélange assez surprenant de fantasy, fantastique et de roman historique. Si vous avez aimé la stratégie Ender, vous aimerez surement le septième fils et inversement. 

Résumé : Au bord de la rivière Hatrack, près des forêts profondes où règne encore l'homme rouge, un enfant au destin exceptionnel va naître en des circonstances tragiques. Septième fils d'un septième fils, il détiendra, dit-on, les immenses pouvoirs d'un " Faiseur ", pour peu qu'il parvienne à échapper aux périls qui pèsent sur son existence. Car il est un autre pouvoir, obscur, prêt à tout pour l'empêcher de vivre et de grandir.Nous sommes dans les années 1800, sur la terre des pionniers américains. Mais dans ce monde parallèle opèrent charmes et sortilèges, on y possède des talents à la dimension magique, et les ombres de présences bienveillantes ou maléfiques rôdent dans la nature. 

  • Comment écrire de la fantasy et de la science-fiction :  Ce livre est un véritable coup de cœur, aussi utile qu'agréable à lire. C'est ce bouquin qui m'a donné envie de découvrir l'univers de son auteur. Je vais m'arrêter là, ce livre mériterait une chronique à lui tout seul. C'est d'ailleurs sans doute ce que je vais faire. Et avant de nous quitter, un petit détail qui a son importance. Ce livre est publié par Bragelonne. Je ne sais pas vous, mais moi, si Bragelonne veut m'apprendre à écrire de la Fantasy, je dis oui.  





Après une longue pause, je me suis enfin remise à ce projet. Voilà donc la suite du pays des enfants parfaits. J’espère qu'elle vous plaira.



— Et attends, ton jogging, s’écria-t-elle, mais le garçon avait déjà disparu dans l’obscurité des souterrains.

Ce mec était encore plus étrange qu’elle, ce qui n’était pas peu dire. Malgré ça, sa disparation lui fit un léger pincement au cœur. Un sentiment qu’elle étouffa vite. Elle était forte, elle n’avait besoin de personne.

Elle repensa à la dernière phrase de son curieux guide. Il n’avait tort. Comme la plupart des gadgets électroniques, sa montre possédait une puce GPC intégrée. C’était une des raisons pour lesquelles la mairie en offrait une à chaque enfant le jour de ses six ans. Cela facilitait les recherches en cas de disparition. Ruby avait toujours eu quelques doutes sur l’efficacité du dispositif. La première chose que faisait un kidnappeur était sans doute de confisquer au gosse tous ses objets connectés. Quoique… certains gamins étaient tellement bardés d’électroniques qu’il devait être fréquent d’en oublier un ou deux. Elle avait même entendu dire que des parents avaient implanté des puces localisatrices dans le corps de leurs chers bambins. Rien que d’y penser, elle ne pouvait s’empêcher de frissonner. Elle sentait presque l’implant métallique rouler sous sa peau... Mais fermons la parenthèse. L’heure n’était pas aux divagations. Ruby devait prendre une décision et vite. Car si les chances que sa famille ait signalé sa disparition était presque nulle, aux bahuts, la sonnerie avait probablement déjà retenti. Et le lycée avait l’obligation de declarer aux autorités les élèves qui séchaient les cours. Dans quelques heures, les hommes en blancs se lanceraient à sa recherche. Son estomac, pourtant bien vide, lui sembla soudain peser très lourd. Sa décision, elle l’avait prise sur un coup de tête. Elle ne s’était pas rendu compte de toutes les implications que cela entraînait. Plus de lycée. Jamais. Le terme fugueuse serait inscrit dans son dossier. Cela lui resterait à vie. Si elle voulait trouver un travail sérieux. Entrer à l’université… L’université… Cette idée la fit rire, chassant ses derniers doutes. Jamais elle n’avait eu la moindre chance d’y aller. Pour cela, il fallait de l’argent. Ou alors, se distinguer des autres, être une tête ou un grand sportif. Ruby n’était ni l’un ni l’autre. L’avenir qui s’offrait à elle était le même que ses parents. Trimer sang et eau pour tenter de garder le bec à la surface. Perspective peu réjouissante. Non, ce n’était pas les études qui lui permettraient de s’en sortir. Son seul espoir, se montrer plus maligne que le système, refuser d’entrer dans le rang. On pouvait être heureux sans argent. Pas sans liberté.

Avec une détermination et une confiance en elle qu’elle n’avait pas ressentie depuis bien longtemps, Ruby jeta sa montre au loin. Se séparer de sa musique lui faisait mal au cœur, mais c’était une étape nécessaire. Et puis, elle s’en achèterait une nouvelle dès qu’elle aurait un peu de sous. Avec un numéro de puce anonyme. Big Brother ne gagnerait pas.
Elle fourra ensuite son pantalon dans son sac à dos et enfila sa parka. Non sans un regard en arrière, elle se mit à grimper à l’échelle. Les barreaux dont la surface rouillée se désagrégeait sous ses doigts ne l’arrêtèrent pas et ce fut une Ruby toute neuve qui émergea à l’air libre.


********


L’air froid de janvier lui coupa le souffle. Le contraste entre en haut et en bas était saisissant. Ruby comprit pourquoi les SDF bravaient les dangers pour se réfugier sous la surface. Mais pas le temps de réfléchir aux raisons qui poussaient des hommes à s’enterrer vivants. Même si la rue dans laquelle elle avait émergé était pour l’instant déserte, des passants pouvaient débouler à tout moment. Il lui faudrait alors expliquer ce qu’elle faisait là et ça, elle s’en abstiendrait bien. Elle remonta le col de sa parka, enfonça ses mains dans ses poches et se mit en route.

Vingt minutes de marche et quarante minutes de métro plus tard, elle arriva devant le petit café où elle et Sarah avaient l’habitude de traîner après les cours. Peter le barman était un vieil ami de Sarah.
Elle poussa donc la porte du « Grey dog ». Elle n’était pas revenue depuis le départ de Sarah. Les lieux lui rappelaient douloureusement l’absence de la jeune blonde au fort caractère. Sans son sourire communicatif, la décoration épuré semblait juste austère. L’adolescente n’avait jamais vraiment adhéré au concept « néo-industriel » dont le patron était si fier. Les murs gris et les meubles blancs manquaient de vie. Déserté de ses clients, c’était encore pire.

Un sentiment de malaise s’empara de Ruby, une impression de ne pas être à sa place dans cet endroit où elle avait pourtant vécu tant de bon moment. Peter, occupé à nettoyer le comptoir, ne l’avait pas entendu arriver. Comme Ruby, il passait la majorité de son temps avec ses écouteurs dans les oreilles. Inutile d’essayer de lui parler. Il mettait le son tellement fort qu’elle pouvait presque comprendre les paroles de là où elle était.

Elle en profita pour l’observer. Elle l’avait toujours trouvé trop mignon avec ses jeans déchirés et ses cheveux longs. Si seulement il pouvait voir en elle autre chose qu’une petite sœur. Enfin, il releva la tête et l’aperçu. Un sourire se dessina sur son visage, le rendant encore plus craquant. Il retira ses écouteurs et posa son torchon sur le bar.

— Ruby, cela faisait longtemps que tu n’y étais pas venu nous rendre visite.

Ruby sourit timidement. Elle avait l’impression de sentir ses joues virer au rouge tomate. « Idiote, trouve quelque chose d’intelligent à répondre ».

Peter fit le tour du comptoir et s’approcha d’elle. Il l’observa avec circonspection.

— Je t’aurais bien serré dans mes bras, lui dit-il, mais tu es pleine de poussières. Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

Ruby repensa à sa dispute avec sa mère, à ce type qui l’avait violemment plaqué contre le mur, au sentiment d’impuissance qu’elle avait ressenti. Elle se mit à trembler et les larmes commençaient à monter. Peter la prit par les épaules.

— Ruby, ça va ? demanda le jeune barman, une expression anxieuse sur le visage.

Ruby ne répondit rien. Elle savait que si elle ouvrait la bouche, elle éclaterait en sanglots. Elle se maudit d’être aussi faible. Inquiet, Peter la fit asseoir à une table et lui apporta un verre d’eau.
Ruby but une gorgée et elle sentit la boule qu’elle avait dans la poitrine refluer. Elle se força à sourire au jeune homme qui s’était installé en face d’elle.

— Tu veux en parler ?

L’adolescente secoua la tête.

— OK. Comme tu veux. Mais si tu as besoin je suis là. Après tout, c’est mon boulot.

— À propos de boulot, commença Ruby, je cherche un travail en ce moment, et je me demandai si je ne pouvais pas prendre la place que Sarah si elle est encore libre.

Peter la dévisagea quelques secondes.

— Si tu permets, quel âge as-tu ?

— Dix-sept ans, mentit la jeune fille.

Une expression dubitative s’afficha sur le visage de Peter ce qui fit rougir Ruby de plus belle, mais il ne contredit pas.

— Écoute sœurette, tu peux toujours tenter ta chance. Le patron n’a pas encore remplacé Sarah. Mais tu sais, les lycéennes, ce n’est pas vraiment son truc. Il cherche des serveuses plus âgées, plus matures. Alors à ta place, je ne fonderais pas trop d’espoir là-dessus.

— Mais Sarah bossait bien ici et elle était aussi au lycée.

— Sarah, c’est Sarah, sans vouloir te vexer… Enfin, tu la connais… Elle… enfin, bon... Et puis, tu as vu dans quel état tu es ?

Dans quel état elle était ? Ses yeux se posèrent sur sa parka pleine de poussière, sur les traces grisâtres qu’elle laissait sur la banquette blanche. Elle ne sut soudain plus où se mettre.

— Je... Je peux utiliser les toilettes ?

— Bien sûr.

Honteuse, Ruby se leva et s’éloigna le plus vite possible.  







Ruby n'en revenait toujours pas. À peine avait-elle ouvert les yeux que ce garçon l'avait presque traîné dehors. Elle n'était pas une grande experte en relation humaine, mais ce mec avait un sérieux problème. Ça, c'était certain. Ce n'était pas une façon de traiter les gens.
Il ne l'avait même pas laissé se changer. Elle avait tout juste eu le temps d'attraper ses fringues, avant qu'il ne la pousse vers la sortie. Et depuis, ils marchaient en silence dans ces maudits souterrains. Autant vous dire qu'elle était d'une humeur massacrante. 

Elle bouda un moment, histoire de bien faire comprendre à son guide qu'elle n'avait pas apprécié ce réveil brutal, mais très vite, sa curiosité naturelle reprit le dessus. C'était plus fort qu'elle, ce garçon l'intriguait

- Tu t'appelles Samuel, c'est ça ? Demanda-t-elle à son drôle de compagnon.

Le garçon la foudroya du regard comme s'il lui en voulait d'avoir posé la question. Mais qu'est-ce qu'il avait celui-là ! Elle voulait juste être gentille et engager la conversation. C'était des choses qui se faisaient entre gens civilisés, non ? 

- C'est le prénom qu'on m'a donné, répondit-il sèchement.

Ruby décida de ne pas se laisser décourager par l'étrange attitude du garçon et reprit :

- Enchantée, moi c'est Ruby. Ça fait longtemps que tu vis ici ?

- Un moment !

Le ton qu'avait employé le garçon était cassant. De toute évidence, il n'appréciait pas ses questions. « Peut-être qu'il existe ici des règles ici, dont je n'ai pas conscience, pensa la jeune fille, et elle renonça à en savoir plus sur lui. Après tout, chacun avait le droit d'avoir ses secrets. Elle le suivit donc en silence, toute son attention portait sur les objets qui jonchaient le sol. Cette fois, elle allait essayer de ne pas se ridiculiser en trébuchant comme une idiote.



*********

Samuel s'en voulait. Il lui avait parlé sèchement et maintenant elle semblait lui faire la tête. Il n'avait pourtant pas voulu la vexer, mais il fallait bien qu'elle arrête de poser toutes ses questions. C'était bien une manie des gens d'en haut d'être aussi curieux. Les habitants des souterrains ne posaient jamais de questions. C'était à chacun de choisir ce qu'il avait envie de révéler aux autres. Personne n'essayait de vous tirer les vers du nez. En bas, la curiosité pouvait tuer.

Il soupira. Après tout, ce n'était sans doute pas plus mal qu'elle ne veuille plus lui parler. Cela rendrait les choses plus faciles. Pourquoi avait-il fallu que cette fille vienne se perdre ici ? À cause d'elle, il ressentait de nouveau la misérable solitude de sa vie. C'était facile d'oublier l'existence d'un monde différent du sien quand celui-ci demeurait loin de vous. Mais quand il venait se heurter au vôtre, dans une tempête de boucles rousses et de parfum de vanille, il devenait impossible d'en faire abstraction, de continuer de penser que tout allait bien.

Il entendait l'adolescente qui le suivait, butant dans chaque objet qui avait le malheur de croiser son chemin. Elle n'était pas comme lui. Carver avait raison. Il aurait dû la ramener immédiatement à la surface, là où était sa place. Heureusement, la sortie n'était plus très loin. Bientôt son erreur serait réparée. Et tout redeviendrait comme avant.



*******


Le garçon s'arrêta devant une échelle aux barreaux rouillés. 

- On est arrivé. Tu n'a plus qu'à monter et tu seras chez moi.

- Chez moi ?

- À la surface, je veux dire.

Ruby leva les yeux vers le trou qui crevait le plafond.

- Ce n'est pourtant pas par là que je suis arrivée.

- Par où es-tu arrivé ? Demanda-t-il.

À peine les mots eurent-ils franchi ses lèvres qu'il regretta d'avoir posé la question. Il ne devait pas l'encourager à discuter. Plus il passerait de temps avec elle, plus il aurait du mal à la laisser s'en aller. 
- Par le métro.

Le garçon sourit à cette réponse naïve et malgré toutes ses bonnes résolutions, il ne put s’empêcher de lui donner une explication.

- Il y a beaucoup de passage qui relie le réseau du métro aux souterrains. La plupart des galeries que tu as visitées sont en fait d'anciennes lignes abandonnées, mais c'est trop dangereux de passer par là en journée. Au cas où tu l'ignorerais, la circulation des rames a repris depuis plusieurs heures déjà.

La jeune fille jeta un nouveau coup d’œil en haut de l'échelle. Elle semblait hésiter à sortir. Il se demanda soudain à quoi elle cherchait à échapper en venant ici. Personne ne descendait dans les souterrains totalement par hasard. Il y avait autant de raisons que d'individus, mais tous fuyaient un monde qui ne leur convenait plus. Qu'elle pouvait bien être sa raison à elle ? “Si je commence à penser à ça, je suis foutue, se fustigea Samuel, sa place n'est pas ici”

L'adolescente regarda sa montre, comme pour retarder encore un peu le moment de sortir, de se retrouver seule à nouveau. 

- Tiens, j'ai de nouveau du réseau, constata-t-elle.

« Évidemment, on est à peine à deux mètres sous terre» songea le garçon, mais il garda cette remarque pour lui. La fille semblait perdue dans ses pensées. Elle n'avait visiblement pas l'intention de lui simplifier la tâche. Il hésita un instant à partir, comme ça, sans rien dire. Après tout, il avait accompli son devoir. Elle pouvait se débrouiller toute seule maintenant. Mais quelque chose, peut-être un lointain souvenir de la stricte éducation que lui avaient donnée ses parents, lui disait que cela ne se faisait pas, que ce n'était pas poli. Alors, il attendit pendant qu'elle pianotait sur l'appareil qu'elle portait au poignet.

- Tu vas retourner là-bas ? Lui demanda-t-elle, sans doute histoire de faire la conversation.

Là-bas? Chez lui, dans les souterrains ? Où voulait-elle qu'il aille d'autre ? Elle commençait à l’énerver avec toutes ses questions. Elle s’était imposée à sa vie alors qu'il n'avait rien demandé, et maintenant, elle rechignait à la quitter. Il fallait qu'elle arrête.

- Tu devrais rentrer chez toi, lui dit-il avec le plus de douceur possible.

Les yeux de la jeune fille se firent plus durs.

- Non. Personne ne veut de moi là-bas.

Le cœur du garçon se serra, il savait ce que cela faisait de se sentir rejeté par sa propre famille. «  Non, ce n'est pas mes affaires» se reprit-il aussitôt. Il avait assez de ses propres problèmes. Elle ne pouvait pas rester. Malgré tout, il ne parvenait pas à se résigner à la laisser. Pas avec ses grands yeux si tristes fixaient sur lui.

- Tu vas aller où, alors ?

Elle haussa les épaules.

- Je ne sais pas. Nulle part pour l'instant. Je vais essayer de me faire discrète quelque temps. Ils m'auront vite oubliée.

" Ils" ? Ses parents sans doute. Soudain, le garçon prit conscience de la situation. Cette fille était une fugueuse. Les hommes en blancs devaient être à sa recherche. Et avec ce bidule à son poignet, ils ne tarderaient pas à lui mettre la main dessus. Il devait foutre le camp d'ici en vitesse. Si la police de monsieur Goodfellar l'attrapait... Il préférait ne pas y penser. Comment avait-il pu être si négligent ? Décidément, cette fille lui retournait complètement le cerveau, lui faisant oublier les règles élémentaires de prudence. 

-Où vas-tu , s’écria l'adolescente en le voyant s'éloigner.

Il hésita quelques secondes et se retourna.

- Je ne peux pas rester ici. Et si tu ne veux pas qu'on te retrouve, tu devrais te débarrasser de ce machin électronique à ton poignet. Il te rend aussi repérable qu'une goutte de sang par un banc de requins. 

gavrochenom


Samuel jeta un coup d'œil derrière son épaule. Pas qu'il est besoin de ça pour savoir que la fille le suivait toujours. Elle faisait tellement de bruit que tous les résidents, humain ou non, des souterrains devaient être au courant de sa présence. Comment cette gamine était-elle arrivée aussi loin sous la surface ? Encore un peu et elle serait sortis du territoire du général. Toby lui avait en quelque sorte rendu service en l'empêchant de continuer. Le garçon n'osait même pas imaginer sur qui elle aurait pu tomber. Les souterrains servaient de refuges à tous les exclus de la société, sans distinction, du SDF inoffensif aux trafiquants d'armes... Et certains seraient prêts à tuer pour préserver leur tranquillité.
Il se retourna brusquement. L'adolescente venait de trébucher sur un tuyau métallique. Il la rattrapa avant qu'elle ne tombe. Elle le remercia d'un sourire timide. Le garçon sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine. Jamais il n'avait été aussi proche d'une fille. D'ailleurs de vraies filles, il n'en avait pas croisé beaucoup au court de sa jeune existence. Les rares femmes qui se terraient ici n'en étaient pas vraiment. Ou plutôt, n'en était plus. La dureté de la vie sous terre gommait en quelques semaines, voire quelques jours pour certaines, la moindre trace de féminités. Rien à voir avec sa belle inconnue. Il ne parvenait pas à détacher son regard d'elle, de ses longs cheveux roux en bataille, de ses pommettes constellées de taches de rousseur, de ses grands yeux verts un peu effrayés... Et son parfum ! Elle sentait tellement bon. Un mélange de vanille, de savon et d'air frais.

- Eh, tu peux me lâcher, maintenant, fit timidement la jeune fille, je vais bien.

Samuel retira aussitôt sa main de son bras, comme si elle l'avait brûlé. Il ne voulait pas qu'elle le prenne pour un fou. Mais comment était-il censé se comporter avec elle ? Il n'en avait aucune idée. Déjà que tout à l'heure, elle l'avait regardé comme s'il était un extraterrestre. C'était sa voix, il le savait. Cela faisait le même effet à tout le monde. Quand il le pouvait, il évitait de parler, mais là, il n'avait pas eu le choix. Pourquoi cela faisait-il toujours si mal ? Le général lui avait souvent expliqué que ce que les autres pensaient n'avait pas la moindre importance. Lui-même se le répétait en boucle, encore et encore, comme un mantra. La plupart du temps, cela fonctionnait. Il parvenait à le croire, jusqu'à ce qu'il lise de nouveau dans les yeux de quelqu'un à quel point celui-ci le trouver bizarre. Il ne voulait pas que cette fille le trouve étrange. Il voulait qu'elle l'apprécie. Pour quelle raison ? Il l'ignorait. Il ne la connaissait pas. Elle ne faisait pas partie de son monde. Et pourtant... Son opinion devenait tout d'un coup la chose la plus importante pour lui.

********

Ruby se demandait bien où cet étrange garçon l'emmenait. En lieu sûr, lui avait-il dit. Elle n'était pas certaine de pouvoir lui faire confiance. Il semblait si bizarre. Sa peau, aussi pâle que celle d'un vampire était couverte de poussière, tout comme ses vêtements. « Et absolument tout dans ces maudits souterrains » remarqua-t-elle. En tout cas, peu importait la destination, elle espérait que cela ne serait plus très long. La peur et la fatigue menaçaient à tout moment d'avoir raison d'elle. Elle ignorait sur quelles réserves elle tenait, mais celles-ci s'épuisaient dangereusement. Et le silence de son guide rendait la situation encore plus éprouvante. Si au moins, il avait daigné prononcer un mot. Mais non. Depuis leur rencontre où il s'était exprimé avec cette voix d'enfant, il n'avait plus ouvert la bouche. Peut-être avait-il peur qu'elle se moque de lui ? Il n'avait pourtant rien à craindre de ce côté là. Ruby, plus que quiconque, savait que ce n'était pas facile d'être différent. Elle n'avait jamais réussi à trouver sa place parmi les jeunes de son âge. Pour rien au monde, elle ne reproduirait ce qu'elle-même avait subi.

Après un temps qui lui sembla interminable, le garçon s'arrêta devant une vieille armoire métallique. Il la poussa, dévoilant un trou dans le mur, assez large pour laisser passer un homme adulte.

- C'est là, indiqua-t-il à Ruby avant de s'y engouffrer.

- Ah Sammy, te voilà enfin, fit une voix masculine de l'autre coté, tu as trouvé ce que je t'avais demandé ?

L'idée de rencontrer d'autres habitants du souterrain n'enchanta guère la jeune fille, mais un regard en arrière, vers les couloirs obscurs, la convainquit de se glisser à son tour dans l'ouverture. Finalement, elle allait peut-être revoir son discours sur l'obscurité rassurante. Les ombres qui peuplaient les sous-sols new-yorkais lui inspiraient maintenant de la crainte.

********

Elle cligna plusieurs fois des yeux pour s'habituer à la soudaine luminosité. Après des heures à cheminer dans le noir presque complet, la lumière forte lui brûlait la rétine.

- Qui c'est celle-là ? demanda quelqu'un à sa droite.

- Elle est avec moi, répondit le garçon.

Le contraste entre les deux voix était impressionnant. La première, profonde, presque rocailleuse comme si elle n'avait pas servi depuis longtemps, appartenait de toute évidence à un homme. L'autre, aiguë et fluette, semblait être celle d'un très jeune enfant, bien que, comme Ruby avait pu le constater, son propriétaire ait quitté l'enfance depuis plusieurs années déjà.

- Je vois bien qu'elle est avec toi Sammy. Ce que je veux savoir c'est, qui elle est et, surtout, ce qu'elle fait là.

« De toute évidence, je ne suis pas la bienvenue », se dit Ruby. Sa vue qui revenait à la normale lui permit de distinguer l'individu qui parlait. Cette fois, pas de surprise. Il s'agissait bien d'un homme. Il était grand, voire même très grand, musclé... Une vraie montagne humaine. Il portait des vêtements de style militaire qui accentuaient encore son aspect de brute mal dégrossi. Mais ce qui se remarquait le plus chez lui, c'était l'affreuse cicatrice qui barrait le côté gauche de son visage, le défigurant totalement.

- Et toi, tu as fini de me dévisager comme ça, lui lança l'homme d'un ton bourru.

Ruby détourna rapidement le regard. La dernière chose qu'elle voulait, c'était de mettre ce type en colère. Il lui foutait la chair de poule. Elle était prête à parier que c'était lui le fameux général que le toxico qui l'avait agressé craignait tellement. D'ailleurs, elle n'était pas loin de faire comme lui et de prendre ses deux jambes à son cou.

La jeune fille respira un grand coup pour forcer son rythme cardiaque à revenir à une vitesse raisonnable. Maintenant qu'elle était là, elle ne pouvait plus reculer. Si elle avait bien compris, ce type représentait l'autorité, ici, dans les souterrains. C'était encore avec lui qu'elle serait le plus en sécurité. Du moins, si elle arrivait à ne pas le mettre trop en colère, parce que pour l'instant, il ne semblait pas vraiment ravi de sa présence ici.

N'osant pas le regarder de peur de le froisser, Ruby reporta son attention sur les lieux qui l'entouraient. L'endroit, qui servait visiblement d'habitation aux deux hommes, n'était rien de plus qu'un autre tunnel, dont un éboulement de pierre avait bloqué un des côtés. Les meubles se réduisaient au strict minimum et témoignaient d'un sens certain de la débrouille : de vieux matelas, isolés du sol par des palettes en bois, des caissettes de supermarché empilé en guise d'armoire, une cantine militaire, servant à la fois de table et de coffre, une cuisinière et un mini frigo qui semblaient avoir connu des jours meilleurs, quelques vieux jouets d'enfants empilés dans un coin... Le tout éclairait à la lumière crue des néons. Car, aussi étrange que cela puisse paraître, ils avaient l'électricité.

La jeune fille fut interrompue dans son observation par l'homme à la cicatrice qui l'interpella de nouveau :

- Bon, puisque tu t'invites chez moi, puis-je au moins savoir comment tu t'appelles ?

- Ruby, répondit l'adolescente d'une petite voix, les yeux toujours baissés vers le sol.

-OK, Ruby. Je ne sais pas ce qu'une gamine comme toi fout dans les souterrains, mais puisque Sammy t'a ramené ici, je ne vais pas te mettre dehors. Je ne veux pas qu'on puisse dire que les gens d'en bas manquent d'hospitalité. Par contre, il va falloir que tu enlèves tes vêtements.

- Quoi ?! Mais ça ne va pas. Espèce de malade, ne put s'empêcher de s'exclamer Ruby.

Elle n'en avait plus rien à faire d'éviter de froisser la susceptibilité de son hôte. Ces deux-là ne valaient pas mieux que l'autre toxico. Il fallait qu'elle s'en aille d'ici coûte que coûte. Tant pis, elle se débrouillerait seule pour trouver la sortie. Et le prochain qui s'approchait d'elle, elle lui mettrait son poing dans la figure avant qu'il n'ait eu le temps de comprendre ce qui lui arrivait. Mais alors qu'elle s'apprêtait à partir, l'homme éclata de rire.

- Je crois qu'on s'est mal compris, gamine. Il faut croire que j'ai perdu l'habitude de parler aux jeunes filles. Tes vêtements sont pleins de poussières. Tu vas en mettre partout. Enlève juste ta parka et ton pantalon. Sammy va te filer un de ses joggings. Je te prêterais bien un des miens, mais j'ai bien peur qu'il ne soit un peu grand pour toi.

La poussière ? C'est vrai que maintenant qu'elle y pensait, les lieux étaient plutôt propres comparés au reste des souterrains. Ruby se tourna vers le fameux Sammy. Focalisée comme elle l'avait été sur l'homme à la cicatrice, elle n'avait pas remarqué que l'adolescent avait déjà enlevé son jean et son sweat-shirt et se dirigea maintenant vers les cagettes qui contenaient ses fringues. Cela n'avait pas l'air de lui poser problèmes de se balader devant elle en caleçon. Déjà gênée par le malentendu, Ruby rougit jusqu'aux oreilles et détourna les yeux. Elle avait été élevée dans une famille très pudique où tout sujet relatif à la nudité était farouchement évité. Sarah se moquait souvent d'elle à ce sujet.
Heureusement, le garçon enfila vite un pantalon et elle put de nouveau lever les yeux du sol. Il sortit un vieux jogging gris du tas de fringues, et revint le donner à Ruby. La jeune fille regarda les deux hommes d'un air gêné, peu désireuse de se changer devant eux. Le plus âgé comprit immédiatement et se retourna, mais pour l'adolescent, la situation semblait être moins claire. Il restait là à la fixer bêtement. Il croyait vraiment qu'elle allait se déshabiller devant lui, se demanda Ruby.

- Sammy, tu te retournes ! Ordonna l'homme à la cicatrice.

Comment avait-il deviné, alors qu'il leur tournait le dos ? Peu importe. Au moins, le garçon se détourna à son tour. Ruby se changea le plus vite possible au cas où l'un d'eux déciderait de regarder. Elle ne leur faisait pas confiance.

- Voilà, les prévint-elle quand elle eut fini.

- Pose tes vêtements sales contre le mur et approche. Je ne vais pas te manger, tu sais.

Décidément, ce type passait son temps à donner des ordres. C'était le genre de personne que Ruby, allergique à toute forme d'autorité, détestait. Mais puisqu'elle était chez lui (et aussi un peu, il fallait l'avouer, parce qu'il lui foutait une trouille bleue), elle décida de passer outre et s'exécuta. Elle se sentit aussitôt extrêmement mal à l'aise, debout entre cet homme effrayant et ce garçon étrange qui n'arrêtait pas de la fixer comme s'il n'avait jamais vu une fille avant elle.

- Ne reste pas planté là, lui dit son hôte. Assis toi.

« Je veux bien, mais où ? Pensa-t-elle très fort. Il n'y a pas de chaises ». Elle finit par se faire une raison et s'assit à même le sol en béton juste à côté de la cantine en fer.

- Je peux te proposer à boire ou à manger ?

Ruby secoua la tête. À vrai dire, elle était tellement fatiguée qu'elle n'avait même plus la force d'avoir faim. Elle avait l'impression de ne pas avoir dormi depuis des jours. L'homme s'en rendit compte.

- Cela fait longtemps que tu traînes ici ? Tu as l'air exténué, demanda-t-il.

Puis, sans attendre la réponse à sa question, il enchaîna.

- Tu n'as qu'à prendre mon lit. C'est déjà presque le matin. On verra ce qu'on fera de toi, quand tu seras un peu reposé.

Ruby accepta avec gratitude. Toutes ses émotions l'avaient épuisé. Elle tenait à peine debout. Elle savait que ce n'était pas prudent de s'endormir au milieu d'inconnus, mais de toute manière, ce type était tellement costaud que s'il voulait lui faire du mal, même éveillée, elle serait bien incapable de l'en empêcher. Et elle n'avait aucune idée de quand elle aurait à nouveau l'occasion de dormir.

Elle se coucha tout habillée au-dessus des couvertures. À peine eut-elle fermé les yeux qu'elle sombra dans le sommeil.
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L'image n'a pas grand chose à voir avec ce passage, mais je l'ai tellement mignonne. Et puis, j'imagine bien Samuel enfant dans ce style.
Ah, j'allais oublier : image trouvée ici





Derrière la porte, les lieux étaient encore plus sombres. Sombre et incroyablement silencieux. Elle n'entendait plus que le bruit de son cœur qui battait beaucoup trop fort dans sa poitrine et celui de sa propre respiration. Aucune trace de l'homme qu'elle avait suivie.

Ruby n'avait jamais eu peur du noir. Elle trouvait exagérée la phobie qu'avaient la plupart des gens de l'obscurité. Les monstres ne se terraient pas dans les ténèbres. Ils sortaient à la lumière du jour, bien cachés sous un masque d'hypocrisie. Le noir, lui, était honnête. Il ne cherchait pas à cacher ce qu'il était. Dans la pénombre, on pouvait être sois même sans craindre le regard des autres. Les apparences ne comptaient plus. L'adolescente ne fut donc pas effrayée par les ténèbres qui régnaient en ce lieu. Au contraire, l'excitation le gagna devant ce nouveau terrain à découvrir. Elle s'était toujours sentie l'âme d'une aventurière. Combien de fois c'était-elle prise à rêver, un livre entre les mains, confortablement installée dans le vieux fauteuil de mamie rose, devenant, le temps de quelques pages, pirates, scientifiques, astronaute...Vivant des vies auxquelles une enfant des logements sociaux de Harlem n'aurait jamais accès. Mais rêver, comme dessiner, était une perte de temps d'après son père. Et le temps, c'était de l'argent. Plusieurs fois, il avait reproché à sa fille de ne pas avoir les pieds sur terre. De vouloir refaire le monde. Il se trompait. Ruby ne souhaitait pas changer le monde. Ah quoi bon ? Les autres elle s'en fichait. Non, elle voulait juste vivre...Ne pas finir à quarante ans comme ses parents, épuisés, démolis, écrasés par le poids des responsabilités. Et ce fut en pensant à eux qu'elle s'enfonça dans les ténèbres.

Son pied buta sur une canette. Elle sursauta et décida d'attendre que ses yeux se soient un peu habitués à l'obscurité avant de poursuivre. Au fur et à mesure que ses pupilles se dilataient pour pallier le manque de lumière, les lieux se dévoilèrent au regard de Ruby. En voyant les tas d'objets en tout genre qui jonchaient le sol, l'adolescente se dit qu'elle avait eu de la chance de ne pas se blesser. Elle sourit en songeant à la tête que ferait leur cher maire s'il apprenait ce qui se cachait sous sa ville adorée, lui qui chérissait l'ordre et la propreté. Il y avait de tout : des objets les plus ordinaires — paquets de chips, cadavres de bouteille et autres témoignages du passage de quelques squatteurs —, aux plus insolites — poussette cassée, morceau de poupée, appareils électriques éventrés... — Et même une selle de cheval.

Curieuse, Ruby continua sa route. Un gros tas de pierres empêchait la porte de s'ouvrir complètement, mais l'ouverture était suffisante pour que la frêle silhouette de l'adolescente puisse s'y glisser.

La pièce dans laquelle elle déboucha ressemblait beaucoup à celle qu'elle venait de quitter : encombrée, sale et obscure. Ce que Ruby supposa être un compteur d'électricité émettait, une faible lueur verte clignotante des plus lugubres. L'adolescente ne s'y attarda pas.

Elle vagabonda un moment dans les souterrains, enjambant les pierres et les déchets, allant jusqu'à escalader des piles d'objets pour passer d'une salle à l'autre. L'endroit était beaucoup plus vaste qu'elle ne l'avait imaginé, et il y faisait étrangement bon. Pour Ruby, il devint vite évident que des gens habitaient ici. À plusieurs reprises, elle crut même percevoir des ronflements qui s'échappaient de trous dans le mur ou de porte à demi ouverte. À chaque fois, elle changea rapidement de direction. Elle n'avait pas particulièrement envie de rencontrer les habitants des lieux.

Elle marcha pendant plus d'une heure avant de se rendre compte qu'elle n'avait plus aucune idée du chemin à suivre pour remonter à la surface. Dans cette semi-obscurité, tout se ressemblait. Il y avait bien d'étranges dessins sur les murs qui ressemblaient fort à des indications, mais elle n'avait aucune idée de ce qu'ils signifiaient. «  Quelle conne je suis » jura-t-elle à mi-voix.

Épuisée et inquiète, elle courut de salle en salle pour essayer de retrouver sa route. Elle allait bien finir par retrouver ce vieux frigo devant lequel elle était passée tout à l'heure. Ou alors cet amas de pierres avec une forme bizarre... Mais l'endroit était immense et il lui fallut bientôt se rendre à l'évidence : elle ne faisait que se perdre davantage.

Découragée, elle se laissa tomber par terre. Elle ne pouvait même pas appeler chez elle. À cette distance sous terre, le réseau ne passait pas. Elle se mit à pleurer silencieusement. Comment pouvait-on être aussi bête ? Ce n'était pourtant pas faute d'avoir entendu les gens répétaient qu'à force de jouer avec le diable, elle allait finir par s'attirer des ennuis.

Elle continuait à se maudire, oscillant entre colère et désespoir, quand elle entendit du bruit dans la salle d'à côté. Quelqu'un venait. Elle se releva d'un bond, faisant tomber au passage un tas de canettes vides. Le bruit métallique se répercuta dans la salle, prenant des proportions démesurées dans le silence ambiant.

Dans l'autre salle, l'homme, du moins Ruby supposa que c'était un homme, s'immobilisa. Pendant un instant, on n'entendit plus rien. L'adolescente retint sa respiration, ne sachant pas trop si elle devait signaler sa présence pour obtenir de l'aide ou au contraire se faire la plus discrète possible. Puis de la lumière apparut par la porte entrebâillée qui s'ouvrit à la volée. Aveuglé par cette soudaine luminosité, Ruby se cacha les yeux avec sa main. L'homme, car cette fois la jeune fille en était presque sûre, il s'agissait d'un homme, lui braquait maintenant la lumière en pleine figure.

- Qui êtes-vous ? demanda Ruby d'une voix beaucoup moins assurée qu'elle ne l'aurait voulu.

Pas de réponse.

- Est-ce que vous pourriez baisser un peu votre lampe, insista la jeune fille, je ne vois plus rien.

Toujours rien. Ruby n'entendait que sa respiration. Pour le coup, l'adolescente commença vraiment à paniquer.

- Qu'est-ce que vous voulez ? Laissez-moi tranquille ! s'écria-t-elle.

Mais ces paroles n'eurent pas l'effet escompté. Au lieu de s'en aller, l'homme s'approcha, la lumière toujours braquée sur elle. Ruby n'attendit pas qu'il arrive à sa hauteur. Elle se mit aussitôt à courir. L'individu se lança à sa poursuite, confirmant les craintes de la jeune fille. Elle accéléra. Jamais elle n'avait couru aussi vite. Mais l'individu était rapide et habitué à se déplacer dans ces tunnels encombrés. Il rattrapa sans mal la fugitive et la plaqua contre un mur. Ruby essaya de se débattre, griffant et frappant comme une furie. En vain. L'homme l'écrasait de tout son poids, l'empêchant totalement de bouger. L'odeur de sueur, de vomi et de pisse que dégageait son agresseur lui retourna l'estomac. Un couteau apparut dans la main du type et Ruby se figea :

- Ton argent ? Grogna-t-il.

- Dans ma poche, réussit à articuler la jeune fille, malgré l'angoisse qui lui serrait la gorge.

L'homme glissa la main dans la poche de son jean, récupérant son porte-monnaie. Sans lâcher son arme, il l'ouvrit pour en vérifier le contenu. Il s'empara du peu d'argent qu'il contenait et le jeta au loin.

- Laissez-moi partir maintenant, supplia l'adolescente, je vous ai donné tout ce que j'avais.

Mais l'homme ne semblait pas décidé à la lâcher. Il continuait à la fixer, les yeux injectaient de sang.

- Mais qu'est-ce que vous me voulez ? Sanglota la jeune fille.

Les larmes coulaient le long de ses joues sans qu'elle puisse les arrêter. Soudain, une cannette atterrit à quelques pas de là, les faisant sursauter tous les deux. L'homme tourna brusquement la tête à la recherche de celui qui venait de la lancer, mais le nouveau venu avait allumé sa propre lampe vers eux, les aveuglants.

- Dégage de là, cria l'agresseur de Ruby en direction du faisceau de lumière, et va t'occuper de tes affaires

- C'est plutôt toi qui vas dégager Toby, répondit une voix d'enfant.

« Un gosse » s'étonna Ruby. Son sauveur était un gamin ! Mais que faisait-il plusieurs mètres sous la surface ? Et comment connaissait-il le type qui venait de l'agresser ? Elle ne savait pas quoi en penser.

L'homme qui le retenait plaqué contre le mur, la lâcha et s'avança de quelques pas en direction de la lumière « Mon dieu, il va le tuer. Il faut que je fasse quelque chose » s'alarma la jeune fille. Elle avait beau être morte de peur, elle ne pouvait laisser ce monstre s'en prendre à un môme. Encore moins à un môme qui avait essayé de l'aider. Mais avant qu'elle n'ait eu le temps d'esquisser le moindre geste, l'homme lâcha son couteau.

- Samuel ? Je suis désolé. Je ne t'avais pas reconnu. Ne dis rien au général, je t'en prie. Je l'ai à peine touché cette fille. Et qu'est-ce qu'elle faisait là, d'ailleurs ? Ce n'est pas une des nôtres. Tu sais que je ne ferais jamais de mal à l'un des nôtres.

Ruby n'en revenait pas. La situation virait à l'absurde. Son agresseur semblait réellement terrifié. Mais qui était donc ce gosse ? Celui-ci baissa un peu sa lampe et Ruby pû distingué son visage. Et là, surprise. La voix n'appartenait pas à un enfant, mais à un jeune homme. Elle lui avait pourtant paru si aiguë, si fluette... Jamais elle n'aurait pensé que c'était celle d'un adulte.

Le jeune homme fit un geste de la main et l'individu qui s'en était pris à Ruby s'enfuit sans demander son reste. Le nouveau venu s'approcha ensuite de l'adolescente. Celle-ci hésita fortement à s'enfuir. Oui, mais pour aller où ? Ce mec semblait être un habitué des souterrains. Il la rattraperait aussi aisément que l'autre. Elle le dévisagea avec méfiance. Maintenant qu'il était plus près, elle lui donnait seize ou dix-sept ans. Comme elle. Il avait un visage plutôt doux, bien que très sale. Sans un mot, il sortit un mouchoir de sa poche et le lui tendit. Il ne semblait pas méchant.

- Merci, dit-elle en se saisissant du morceau de tissu.

Le garçon ne répondit rien. « Pas très causant les gens d'ici » pensa l'adolescente un peu rassurée par cet acte de gentillesse. Elle s'essuya les yeux, furieuse de constater que les seules larmes qu'elle ait versées depuis des années soient pour ce sale type. Elle fut surprise de voir les traces noires qu'elle enlever de ses joues. Elle devait être belle, tiens. Les yeux bouffis et le visage plein de poussière.

Le garçon s'éloigna de quelques mètres. Et, mais il comptait vraiment la laisser toute seule ici ? Elle n'était pas d'accord. L'autre connard pouvait revenir à tout moment. Elle allait se lancer à sa poursuite, quand il se baissa pour ramasser quelque chose. Son portefeuille. Il venait de ramasser son portefeuille. Il revint vers elle et le lui tendit, toujours aussi silencieux.

- Merci, fit-elle de nouveau.

Enfin, le garçon se décida à parler.

- Je m'appelle Samuel, se présenta-t-il. Je ne vous veux pas de mal. Je vais vous emmener dans un endroit sûr. Toby n'est pas le seul toxico qui traîne dans le coin.Vous ne pouvez pas rester ici?

Ce fut au tour de Ruby de jouer les muettes, prises un peu au dépourvu par ce drôle de discours, mais le garçon avait déjà fait demi-tour, sans attendre de voir si elle comptait le suivre ou non. Pourquoi l'aurait-il fait ? Bien sûr qu'elle allait le suivre. Elle avait beau le trouver étrange, se méfier de lui, il était hors de question qu'elle reste toute seule ici. Entre son étrange sauveur et le fou qui l'avait agressé, il n'y avait pas photo. Elle préférait faire confiance à celui qui l'avait aidé.  

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L'histoire en est encore à un stade où tout est encore modifiable, donc surtout, n'hésitez pas à me faire part de vos remarques, critiques, suggestion... Ou de tout ce qui vous passe par la tête. Même ( et même surtout) si quelque chose vous déplaît. Promis, je n'ai encore mordue personne.





Quelqu'un la secoua avec rudesse. Elle recula brusquement, se cognant la tête contre le mur en béton. Qu'est-ce qui se passait ? Où était-elle ? Elle n'avait pas le souvenir de s'être endormie...

- Doucement fillette. Je ne vais pas te manger.

Elle se ressaisit et fixa l'individu qui lui faisait face. Elle se recula encore un peu plus contre le mur. L'homme était sale et dégageait une horrible odeur, mélange d'alcool, de sueur et d'autres fumets tout aussi désagréables, qui lui donna la nausée. Heureusement, il s'éloignait déjà d'elle, lui permettant de respirer de nouveau. Ruby en fut soulagée. Un peu vexée aussi. Maintenant qu'elle était réveillée, l'homme semblait se désintéresser complètement d'elle, rassemblant tranquillement les sacs qu'il avait posés à terre pour la secouer. Des sacs qui avaient l'air de contenir toute une vie. L'adolescente le regarda faire bouche bé. Un SDF ! Ici ! A New York. Ce n'était pas quelque chose qu'on voyait souvent. La mairie s’était fait un devoir d'éradiquer la misère : des logements avaient été construits, les gens avaient été réinsérés. «  Visiblement pas tous »nota Ruby.

Alors qu'il s’apprêtait à sortir, l'individu se retourna vers Ruby.

- Dit donc, fillette, tu comptes rester planté là longtemps à me fixer comme une idiote

Ces paroles lui firent l'effet d'un électrochoc et elle eut soudain honte de son comportement. Cet homme avait dû la trouver affreusement malpolie.

- Heu... Non... Désolée. Je réfléchissais, bafouilla-t-elle gênée.

Le sans-abri lui sourit, dévoilant des dents horriblement jaunes. « Ne se brosse-t-il donc jamais les dents ? » ne put s’empêcher de penser l'adolescente bien malgré elle.

- OK petite. Mais à ta place, j'irai réfléchir ailleurs. Les hommes en blancs ne vont pas tarder à venir roder par ici. C'est interdit de rester sur les quais après le passage du dernier métro. Je ne sais pas trop pourquoi tu traînes dans cette station pourrie, au lieu d'être bien au chaud chez toi, mais mieux vaut qu'ils ne tombent pas sur toi.

L'adolescente frissonna. Les hommes en blanc, la police spéciale de monsieur GoodFellar. Ils chassaient les enfants des pelouses, verbalisaient les gros mots et les crottes de chien et faisaient la chasse aux prostituées. De vrais empêcheurs de tourner en rond. Si c'était eux qui la ramenaient chez elle, ses parents devraient payer une amende, et ils n'avaient pas besoin de ça en ce moment. Sans compter la honte. Dans son quartier, le plus petit événement prenait des proportions gigantesques. Il ne faudrait pas deux jours pour que tous ses voisins soient au courant. Déjà que la plupart d'entre eux ne l'aimaient pas plus que ça…

Elle remercia l'homme de son plus beau sourire, qui, à son avis, devait fortement ressembler à une grimace, mais bon, elle n'y pouvait rien si elle manquait d'habitude, et se leva. L'individu lui répondit d'un signe de tête, puis il sortit sans plus faire attention à elle.

Ruby jeta un coup d’œil à sa montre. Vingt heures trente. Le couvre-feu était dépassé depuis trente minutes. Elle était officiellement une hors la loi. En haut de l'écran, l’icône clignotait de nouveau avec insistance. Elle effaça l'historique sans même regarder. Sa décision était prise. Elle ne rentrerait pas. Dès le lendemain, elle trouverait un travail. Et quand elle aurait assez d'argent pour se payer un billet d'avion, elle quitterait la ville sans se retourner. Un peu impulsif ? Peut-être. Mais, elle était comme ça : impulsive, immature, irréfléchie… N'était-ce pas ce que tout le monde lui répétait à longueur de journée ?

Bon. Tout cela était bien beau, mais en attendant, il allait falloir qu'elle trouve un endroit où passait la nuit. Où allait-elle bien pouvoir aller à cette heure ? Pendant un court instant, l'image de son lit douillet se forma dans un coin de son cerveau. Elle serait tellement bien blottie au chaud sous sa couette. Non ! Pas question. Plus jamais elle ne remettrait les pieds chez elle. Au fond d'elle, elle savait que si elle rentrait, ne serait-ce pour une nuit, sa détermination pourrait très bien flancher. Qui a dit que la liberté était simple à obtenir ? La vie ne faisait pas de cadeaux, Ruby en savait quelque chose. Il allait devoir se battre, bosser dur, si elle voulait acquérir son indépendance.

N'ayant rien de mieux à faire, elle décida de suivre le sans-abri. S'il vivait réellement dans la rue, il devait bien connaître un coin tranquille où elle pourrait se poser en attendant que le jour se lève. N'empêche que cela lui semblait dingue. Comment faisait cet homme pour échapper aux patrouilles des hommes en blanc ? Et surtout, pourquoi avait-il choisi de vivre comme ça ? Pourquoi refuser de se réinsérer ? Est-ce que c'était ça la liberté ? Refuser de se plier aux règles de la société, tracer son propre chemin quel qu'en soit le prix. Pleine de curiosité, elle s'engagea à sa suite, prenant bien soin de ne pas se faire remarquer. L'homme ne lui avait pas paru dangereux, mais on ne sait jamais. Elle préférait qu'il ignore sa présence aussi longtemps que possible. Mais toutes ses précautions étaient inutiles. Le SDF semblait se foutre totalement d'être suivi ou pas. Il marchait d'un pas traînant, s'arrêtant de temps en temps pour boire un coup d'on ne sait trop quoi. La bouteille était cachée dans un sac en carton. Cela valait sans doute mieux. Il était strictement interdit de boire de l'alcool sur la voie publique. Les autorités ne plaisantaient pas avec ça.
L'homme suivit Riverside jusqu'à Penstation. «  tout ça pour ça » songea Ruby. Quitter une station de métro pour aller dans une autre. Mais elle s'y engouffra tout de même. Après tout, le sans-abri devait avoir ses raisons. Il s'y connaissait mieux qu'elle.

Elle faillit se faire griller quand l'homme jeta un regard derrière lui. Elle se plaqua contre le mur. Le comportement nonchalant du SDF lui avait fait baisser sa garde. Bien que la situation ne représente pas un réel danger, son rythme cardiaque s’accéléra. Elle sourit face à cette montée d’adrénaline. Cette sensation, elle ne l'avait plus ressenti depuis le départ de Sarah. Il fallait dire que cette dernière n'avait pas son pareil pour l'entraîner dans des situations craignos. Rien de tel qu'un peu d'action pour se sentir vivant.

Elle finit par se décoller du mur, mais, surprise, l'homme avait disparu. Où avait-il bien pû aller ? Il n'y avait aucune issue. Ruby scruta les alentours à la recherche d'un indice. Rien. Juste le quai. Et les rails. Non ? Il n'était tout de même pas passé par là. En même temps, il n'y avait pas trente-six solutions. Il ne s’était tout de même pas volatilisé.

Ruby s'avança jusqu'au bout du quai, essayant de percer la noirceur qui régnait dans les tunnels. Elle allait renoncer, quand elle aperçut une porte, à moitié dissimulée par l'obscurité. «  Tout s'explique » murmura-t-elle pour elle-même. Le son de sa propre voix brisant le silence ambiant la fit sursauter.


Elle resta un moment à fixer le passage. Bien qu'aucun train ne circule à cette heure, elle hésitait à s'engager sur les rails. Dieu seul savait quels dangers pouvaient se cacher là-bas. « Là, ça va trop loin. Je suis complètement folle » se rabroua-t-elle. Toute la partie rationnelle de sa personne la poussait à faire demi-tour et à rentrer tout droit chez elle sans se retourner. Mais Ruby n'était pas quelqu'un de rationnel. L'adrénaline qui coulait dans ses veines lui donnait l'impression d'être invincible. Une sensation grisante à laquelle elle ne pouvait résister. «  Oh, et puis merde » jura-t-elle. Et elle s'engouffra dans le tunnel.  



Ruby et sa famille vivaient dans un modeste appartement au troisième étage, en plein Harlem. Leur logement était en tout point identique à celui du voisin, ainsi qu'à ceux de tous les habitants du quartier. Un salon, deux petites chambres, une salle de bain, une minuscule cuisine, le tout formant un carré de sept mètres de côté. Le rêve américain made in GoodFellar. Maire de New York depuis bientôt trente ans, il avait fait rénover entièrement le quartier de Harlem deux ans avant la naissance de Ruby. Un vaste chantier destinait à améliorer la qualité de vie des plus pauvres. Jamais un politique n'avait autant fait pour la classe laborieuse, ne cessait de répéter son père. Un grand homme que ce monsieur GoodFellar. «  Mais à quel prix ? » ne pouvait s’empêcher de penser l'adolescente. Jamais les citoyens de New York n'avaient eu si peu de droits. Un jour, on leur interdirait de voter et tous ses braves gens n'y trouveraient rien à redire. À quoi bon, puisque monsieur GoodFellar et son conseil municipal savaient bien mieux qu'eux ce qui était bon pour eux. « Bande d'assistés ». Mais après tout, elle s'en fichait. Lui ou un autre, ce n'était pas ça qui rendrait sa vie moins pourrie.

De la musique à fond dans les oreilles, la jeune fille remonta la 145éme avenue jusque Riverside Drive. Elle aimait flâner le long de l'Hudson. L'eau, parfois si tranquille, parfois si tumultueuses, l'avait toujours fascinée. Elle pouvait passer des heures à regarder le fleuve, écoutant le clapotis des vagues sur les dalles en pierre des quais. Cela l'apaisait, exorcisait toute la colère qu'elle avait en elle.

Arrivée à Riverside Park, elle s'assit sur un banc. Le soleil brillait. Malgré les températures hivernales, c'était une magnifique journée. De nombreuses familles se promenaient dans le parc, profitant du beau temps pour faire prendre l'air à leurs bouts de chou, soigneusement emmitouflés dans de gros manteaux. Il ne fallait surtout pas qu'ils attrapent froid les pauvres petits. Une maman s'arrêta près de Ruby pour remettre le bonnet de son garçon qui avait glissé. Elle l'embrassa sur le front, puis reprit sa route sans faire attention à l'adolescente. Celle-ci soupira. Elle n'avait aucun souvenir de la sorte avec ses parents. L'avaient-ils seulement déjà emmenée au parc ? Peu probable. Ils avaient trop de travail. Dans les jeunes années de Ruby, ils cumulaient chacun deux boulots. Quand ils rentraient, épuisés, leur fille était déjà couchée depuis longtemps. L'adolescente avait passé la majeure partie de son enfance chez la vieille voisine du cinquième. Mamie Rose comme elle aimait qu'on l'appelle, recueillait tout ce qui passait, chat, chien, hamster...Il n'en avait pas été autrement avec cette petite fille en mal d'affection que sa mère avait déposée chez elle un matin, en panique à cause de la baby-sitter qui leur avait fait faux bond. Ruby n'en voulait pas à ses parents. Pas pour ça, du moins. Elle savait qu'ils n'avaient pas eu le choix. La longue agonie de Polly les avait complètement ruinés. Elle se souvenait des factures qui s'entassaient sur le petit buffet du salon, de la mine sombre de ses parents quand arrivait la date fatidique où ils ne pouvaient faire autrement que payer... Mieux valait se faire discrète dans ces moments-là. L'adolescente avait été tellement soulagée qu'en la situation csétait arrangé, mais voilà que tout recommençait. À nouveau sa famille croulait sous les dettes. Et avec sa mère qui avait arrêté de travailler pour s'occuper du bébé, les choses ne risquaient pas de s'améliorer de sitôt.

Assise sur son banc, Rubis regardait les gens qui passaient. En temps normal, par une aussi belle journée, elle aurait appelé Sarah pour que celle-ci la rejoigne. Ensemble, elles se seraient moquées des passants. Mais Sarah était partie tenter sa chance à Vegas, il y a deux mois. Elle voulait devenir Barman, mais plus encore, elle souhaitait échapper à son père qui la battait. En pensant à elle, Ruby se dit que finalement, elle n'était pas si malchanceuse. Ses parents étaient des cons. Cela ne la gênait pas de le dire, mais jamais ils n'auraient osé lever la main sur elle.

Elle comprenait les raisons du départ de Sarah, mais son amie lui manquait tellement. Elles ne se connaissaient pourtant que depuis un an. Jamais elle n'oublierait le jour de leur rencontre. Pourtant, celle-ci n'avait rien d'extraordinaire. Tout avait commencé par une simple discussion un midi à la cantine du lycée.

Ruby était assise seule à une table comme à son habitude, son sandwich au beurre de cacahuètes dans une main, son crayon dans l'autre, quand elle sentit une main se poser sur son épaule. Elle faillit faire un bond de trois mètres en arrière. Avec son casque sur les oreilles, elle n'avait pas vu arriver la fille qui se tenait maintenant derrière elle. Ruby reconnut tout de suite la nouvelle. Par contre, impossible pour elle de se souvenir de son nom. C'était le genre de détails auquel elle ne prêtait pas attention.

Grande, plutôt jolie, pleine de confiance en elle, la nouvelle était plutôt le type de fille qui, d'habitude, ignorait Ruby. Se demandant bien ce que celle-ci lui voulait, Ruby retira le casque qu'elle portait en permanence sur les oreilles.

- Je peux m’asseoir ici ? demanda l'inconnue avec un grand sourire.

Ruby se contenta de hausser les épaules. Le réfectoire appartenait à tout le monde. Qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire que cette fille s'assoit là ou ailleurs ? Elle s’apprêtait à remettre son casque, quand la nouvelle lui adressa de nouveau la parole.

- Très joli dessin. En fait, je m'appelle Sarah. Je viens d'arriver dans ce bahut. Et toi, comment tu t'appelles ?

Ce fut sur ces simples mots qu'avait commencé leur amitié. Sarah était une fille étonnante. Le lycée, très peu pour elle, elle passait son temps à traîner avec des garçons plus âgés, séchant les cours à la moindre occasion. Ce qui lui avait valût de se faire renvoyer d'un nombre assez hallucinant d'établissements avant d'atterrir au lycée d'Harlem.

Elle et Rubis s'était tout de suite très bien entendues. Malgré son assurance de façade, Sarah cachait des faiblesses que seul quelqu'un ayant souffert lui-même, était en mesure de comprendre. Une complicité était née entre les deux filles. Sarah lui avait également présenté sa bande de potes, et pour la première fois de sa vie, Rubis s’était sentie accepter dans un groupe. Le départ de son amie avait été un gros choc. Elle continuait de traîner de temps en temps avec les garçons, mais sans Sarah, ce n'était plus pareil.



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Peinture trouvée sur le site d'Ella yang : https://ellayang.wordpress.com/
J'ai découvert cette artiste en cherchant une image pour illustrer cette article. Ce qu'elle fait est vraiment jolie, donc si vous aimez l'art, n’hésitez pas à faire un tour sur son blog.