samedi 13 juin 2015

Le pays des enfants parfaits, chapitre 2




Ruby et sa famille vivaient dans un modeste appartement au troisième étage, en plein Harlem. Leur logement était en tout point identique à celui du voisin, ainsi qu'à ceux de tous les habitants du quartier. Un salon, deux petites chambres, une salle de bain, une minuscule cuisine, le tout formant un carré de sept mètres de côté. Le rêve américain made in GoodFellar. Maire de New York depuis bientôt trente ans, il avait fait rénover entièrement le quartier de Harlem deux ans avant la naissance de Ruby. Un vaste chantier destinait à améliorer la qualité de vie des plus pauvres. Jamais un politique n'avait autant fait pour la classe laborieuse, ne cessait de répéter son père. Un grand homme que ce monsieur GoodFellar. «  Mais à quel prix ? » ne pouvait s’empêcher de penser l'adolescente. Jamais les citoyens de New York n'avaient eu si peu de droits. Un jour, on leur interdirait de voter et tous ses braves gens n'y trouveraient rien à redire. À quoi bon, puisque monsieur GoodFellar et son conseil municipal savaient bien mieux qu'eux ce qui était bon pour eux. « Bande d'assistés ». Mais après tout, elle s'en fichait. Lui ou un autre, ce n'était pas ça qui rendrait sa vie moins pourrie.

De la musique à fond dans les oreilles, la jeune fille remonta la 145éme avenue jusque Riverside Drive. Elle aimait flâner le long de l'Hudson. L'eau, parfois si tranquille, parfois si tumultueuses, l'avait toujours fascinée. Elle pouvait passer des heures à regarder le fleuve, écoutant le clapotis des vagues sur les dalles en pierre des quais. Cela l'apaisait, exorcisait toute la colère qu'elle avait en elle.

Arrivée à Riverside Park, elle s'assit sur un banc. Le soleil brillait. Malgré les températures hivernales, c'était une magnifique journée. De nombreuses familles se promenaient dans le parc, profitant du beau temps pour faire prendre l'air à leurs bouts de chou, soigneusement emmitouflés dans de gros manteaux. Il ne fallait surtout pas qu'ils attrapent froid les pauvres petits. Une maman s'arrêta près de Ruby pour remettre le bonnet de son garçon qui avait glissé. Elle l'embrassa sur le front, puis reprit sa route sans faire attention à l'adolescente. Celle-ci soupira. Elle n'avait aucun souvenir de la sorte avec ses parents. L'avaient-ils seulement déjà emmenée au parc ? Peu probable. Ils avaient trop de travail. Dans les jeunes années de Ruby, ils cumulaient chacun deux boulots. Quand ils rentraient, épuisés, leur fille était déjà couchée depuis longtemps. L'adolescente avait passé la majeure partie de son enfance chez la vieille voisine du cinquième. Mamie Rose comme elle aimait qu'on l'appelle, recueillait tout ce qui passait, chat, chien, hamster...Il n'en avait pas été autrement avec cette petite fille en mal d'affection que sa mère avait déposée chez elle un matin, en panique à cause de la baby-sitter qui leur avait fait faux bond. Ruby n'en voulait pas à ses parents. Pas pour ça, du moins. Elle savait qu'ils n'avaient pas eu le choix. La longue agonie de Polly les avait complètement ruinés. Elle se souvenait des factures qui s'entassaient sur le petit buffet du salon, de la mine sombre de ses parents quand arrivait la date fatidique où ils ne pouvaient faire autrement que payer... Mieux valait se faire discrète dans ces moments-là. L'adolescente avait été tellement soulagée qu'en la situation csétait arrangé, mais voilà que tout recommençait. À nouveau sa famille croulait sous les dettes. Et avec sa mère qui avait arrêté de travailler pour s'occuper du bébé, les choses ne risquaient pas de s'améliorer de sitôt.

Assise sur son banc, Rubis regardait les gens qui passaient. En temps normal, par une aussi belle journée, elle aurait appelé Sarah pour que celle-ci la rejoigne. Ensemble, elles se seraient moquées des passants. Mais Sarah était partie tenter sa chance à Vegas, il y a deux mois. Elle voulait devenir Barman, mais plus encore, elle souhaitait échapper à son père qui la battait. En pensant à elle, Ruby se dit que finalement, elle n'était pas si malchanceuse. Ses parents étaient des cons. Cela ne la gênait pas de le dire, mais jamais ils n'auraient osé lever la main sur elle.

Elle comprenait les raisons du départ de Sarah, mais son amie lui manquait tellement. Elles ne se connaissaient pourtant que depuis un an. Jamais elle n'oublierait le jour de leur rencontre. Pourtant, celle-ci n'avait rien d'extraordinaire. Tout avait commencé par une simple discussion un midi à la cantine du lycée.

Ruby était assise seule à une table comme à son habitude, son sandwich au beurre de cacahuètes dans une main, son crayon dans l'autre, quand elle sentit une main se poser sur son épaule. Elle faillit faire un bond de trois mètres en arrière. Avec son casque sur les oreilles, elle n'avait pas vu arriver la fille qui se tenait maintenant derrière elle. Ruby reconnut tout de suite la nouvelle. Par contre, impossible pour elle de se souvenir de son nom. C'était le genre de détails auquel elle ne prêtait pas attention.

Grande, plutôt jolie, pleine de confiance en elle, la nouvelle était plutôt le type de fille qui, d'habitude, ignorait Ruby. Se demandant bien ce que celle-ci lui voulait, Ruby retira le casque qu'elle portait en permanence sur les oreilles.

- Je peux m’asseoir ici ? demanda l'inconnue avec un grand sourire.

Ruby se contenta de hausser les épaules. Le réfectoire appartenait à tout le monde. Qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire que cette fille s'assoit là ou ailleurs ? Elle s’apprêtait à remettre son casque, quand la nouvelle lui adressa de nouveau la parole.

- Très joli dessin. En fait, je m'appelle Sarah. Je viens d'arriver dans ce bahut. Et toi, comment tu t'appelles ?

Ce fut sur ces simples mots qu'avait commencé leur amitié. Sarah était une fille étonnante. Le lycée, très peu pour elle, elle passait son temps à traîner avec des garçons plus âgés, séchant les cours à la moindre occasion. Ce qui lui avait valût de se faire renvoyer d'un nombre assez hallucinant d'établissements avant d'atterrir au lycée d'Harlem.

Elle et Rubis s'était tout de suite très bien entendues. Malgré son assurance de façade, Sarah cachait des faiblesses que seul quelqu'un ayant souffert lui-même, était en mesure de comprendre. Une complicité était née entre les deux filles. Sarah lui avait également présenté sa bande de potes, et pour la première fois de sa vie, Rubis s’était sentie accepter dans un groupe. Le départ de son amie avait été un gros choc. Elle continuait de traîner de temps en temps avec les garçons, mais sans Sarah, ce n'était plus pareil.



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Peinture trouvée sur le site d'Ella yang : https://ellayang.wordpress.com/
J'ai découvert cette artiste en cherchant une image pour illustrer cette article. Ce qu'elle fait est vraiment jolie, donc si vous aimez l'art, n’hésitez pas à faire un tour sur son blog. 

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