vendredi 19 juin 2015

Le pays des enfants parfaits, chapitre 4






Quelqu'un la secoua avec rudesse. Elle recula brusquement, se cognant la tête contre le mur en béton. Qu'est-ce qui se passait ? Où était-elle ? Elle n'avait pas le souvenir de s'être endormie...

- Doucement fillette. Je ne vais pas te manger.

Elle se ressaisit et fixa l'individu qui lui faisait face. Elle se recula encore un peu plus contre le mur. L'homme était sale et dégageait une horrible odeur, mélange d'alcool, de sueur et d'autres fumets tout aussi désagréables, qui lui donna la nausée. Heureusement, il s'éloignait déjà d'elle, lui permettant de respirer de nouveau. Ruby en fut soulagée. Un peu vexée aussi. Maintenant qu'elle était réveillée, l'homme semblait se désintéresser complètement d'elle, rassemblant tranquillement les sacs qu'il avait posés à terre pour la secouer. Des sacs qui avaient l'air de contenir toute une vie. L'adolescente le regarda faire bouche bé. Un SDF ! Ici ! A New York. Ce n'était pas quelque chose qu'on voyait souvent. La mairie s’était fait un devoir d'éradiquer la misère : des logements avaient été construits, les gens avaient été réinsérés. «  Visiblement pas tous »nota Ruby.

Alors qu'il s’apprêtait à sortir, l'individu se retourna vers Ruby.

- Dit donc, fillette, tu comptes rester planté là longtemps à me fixer comme une idiote

Ces paroles lui firent l'effet d'un électrochoc et elle eut soudain honte de son comportement. Cet homme avait dû la trouver affreusement malpolie.

- Heu... Non... Désolée. Je réfléchissais, bafouilla-t-elle gênée.

Le sans-abri lui sourit, dévoilant des dents horriblement jaunes. « Ne se brosse-t-il donc jamais les dents ? » ne put s’empêcher de penser l'adolescente bien malgré elle.

- OK petite. Mais à ta place, j'irai réfléchir ailleurs. Les hommes en blancs ne vont pas tarder à venir roder par ici. C'est interdit de rester sur les quais après le passage du dernier métro. Je ne sais pas trop pourquoi tu traînes dans cette station pourrie, au lieu d'être bien au chaud chez toi, mais mieux vaut qu'ils ne tombent pas sur toi.

L'adolescente frissonna. Les hommes en blanc, la police spéciale de monsieur GoodFellar. Ils chassaient les enfants des pelouses, verbalisaient les gros mots et les crottes de chien et faisaient la chasse aux prostituées. De vrais empêcheurs de tourner en rond. Si c'était eux qui la ramenaient chez elle, ses parents devraient payer une amende, et ils n'avaient pas besoin de ça en ce moment. Sans compter la honte. Dans son quartier, le plus petit événement prenait des proportions gigantesques. Il ne faudrait pas deux jours pour que tous ses voisins soient au courant. Déjà que la plupart d'entre eux ne l'aimaient pas plus que ça…

Elle remercia l'homme de son plus beau sourire, qui, à son avis, devait fortement ressembler à une grimace, mais bon, elle n'y pouvait rien si elle manquait d'habitude, et se leva. L'individu lui répondit d'un signe de tête, puis il sortit sans plus faire attention à elle.

Ruby jeta un coup d’œil à sa montre. Vingt heures trente. Le couvre-feu était dépassé depuis trente minutes. Elle était officiellement une hors la loi. En haut de l'écran, l’icône clignotait de nouveau avec insistance. Elle effaça l'historique sans même regarder. Sa décision était prise. Elle ne rentrerait pas. Dès le lendemain, elle trouverait un travail. Et quand elle aurait assez d'argent pour se payer un billet d'avion, elle quitterait la ville sans se retourner. Un peu impulsif ? Peut-être. Mais, elle était comme ça : impulsive, immature, irréfléchie… N'était-ce pas ce que tout le monde lui répétait à longueur de journée ?

Bon. Tout cela était bien beau, mais en attendant, il allait falloir qu'elle trouve un endroit où passait la nuit. Où allait-elle bien pouvoir aller à cette heure ? Pendant un court instant, l'image de son lit douillet se forma dans un coin de son cerveau. Elle serait tellement bien blottie au chaud sous sa couette. Non ! Pas question. Plus jamais elle ne remettrait les pieds chez elle. Au fond d'elle, elle savait que si elle rentrait, ne serait-ce pour une nuit, sa détermination pourrait très bien flancher. Qui a dit que la liberté était simple à obtenir ? La vie ne faisait pas de cadeaux, Ruby en savait quelque chose. Il allait devoir se battre, bosser dur, si elle voulait acquérir son indépendance.

N'ayant rien de mieux à faire, elle décida de suivre le sans-abri. S'il vivait réellement dans la rue, il devait bien connaître un coin tranquille où elle pourrait se poser en attendant que le jour se lève. N'empêche que cela lui semblait dingue. Comment faisait cet homme pour échapper aux patrouilles des hommes en blanc ? Et surtout, pourquoi avait-il choisi de vivre comme ça ? Pourquoi refuser de se réinsérer ? Est-ce que c'était ça la liberté ? Refuser de se plier aux règles de la société, tracer son propre chemin quel qu'en soit le prix. Pleine de curiosité, elle s'engagea à sa suite, prenant bien soin de ne pas se faire remarquer. L'homme ne lui avait pas paru dangereux, mais on ne sait jamais. Elle préférait qu'il ignore sa présence aussi longtemps que possible. Mais toutes ses précautions étaient inutiles. Le SDF semblait se foutre totalement d'être suivi ou pas. Il marchait d'un pas traînant, s'arrêtant de temps en temps pour boire un coup d'on ne sait trop quoi. La bouteille était cachée dans un sac en carton. Cela valait sans doute mieux. Il était strictement interdit de boire de l'alcool sur la voie publique. Les autorités ne plaisantaient pas avec ça.
L'homme suivit Riverside jusqu'à Penstation. «  tout ça pour ça » songea Ruby. Quitter une station de métro pour aller dans une autre. Mais elle s'y engouffra tout de même. Après tout, le sans-abri devait avoir ses raisons. Il s'y connaissait mieux qu'elle.

Elle faillit se faire griller quand l'homme jeta un regard derrière lui. Elle se plaqua contre le mur. Le comportement nonchalant du SDF lui avait fait baisser sa garde. Bien que la situation ne représente pas un réel danger, son rythme cardiaque s’accéléra. Elle sourit face à cette montée d’adrénaline. Cette sensation, elle ne l'avait plus ressenti depuis le départ de Sarah. Il fallait dire que cette dernière n'avait pas son pareil pour l'entraîner dans des situations craignos. Rien de tel qu'un peu d'action pour se sentir vivant.

Elle finit par se décoller du mur, mais, surprise, l'homme avait disparu. Où avait-il bien pû aller ? Il n'y avait aucune issue. Ruby scruta les alentours à la recherche d'un indice. Rien. Juste le quai. Et les rails. Non ? Il n'était tout de même pas passé par là. En même temps, il n'y avait pas trente-six solutions. Il ne s’était tout de même pas volatilisé.

Ruby s'avança jusqu'au bout du quai, essayant de percer la noirceur qui régnait dans les tunnels. Elle allait renoncer, quand elle aperçut une porte, à moitié dissimulée par l'obscurité. «  Tout s'explique » murmura-t-elle pour elle-même. Le son de sa propre voix brisant le silence ambiant la fit sursauter.


Elle resta un moment à fixer le passage. Bien qu'aucun train ne circule à cette heure, elle hésitait à s'engager sur les rails. Dieu seul savait quels dangers pouvaient se cacher là-bas. « Là, ça va trop loin. Je suis complètement folle » se rabroua-t-elle. Toute la partie rationnelle de sa personne la poussait à faire demi-tour et à rentrer tout droit chez elle sans se retourner. Mais Ruby n'était pas quelqu'un de rationnel. L'adrénaline qui coulait dans ses veines lui donnait l'impression d'être invincible. Une sensation grisante à laquelle elle ne pouvait résister. «  Oh, et puis merde » jura-t-elle. Et elle s'engouffra dans le tunnel.  

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